Peter Grimes. Benjamin Britten.

Oper.

Donald Runnicles. Opernhaus Zürich 1989. Roderick Brydon, François Rochaix, Stadttheater Bern.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, juin 1989.

 

 

La saison se termine à Zurich avec "Peter Grimes", le même opéra qui a fait la première d'ouverture à Berne. La comparaison s'impose, bien que les théâtres soient fondamentalement différents. Zurich est un opéra bien doté, Bern un théâtre moyen qui fait, à part l'opéra, de la comédie et de l'opérette. Mais "Peter Grimes" était, à Zurich comme à Berne, donné par des chefs qui viennent du pays. À Berne, vous aviez l'écossais Roderick Brydon, et à Zurich l'écossais Donald Runnicles qui dirigeaient l'orchestre. Et comme metteur en scène, vous aviez à Berne François Rochaix, ce romand très apprécié au Grand Théâtre et aux pays scandinaves; notons en passant que Rochaix recevra le 11 juin la plus haute distinction qu'un homme de théâtre peut recevoir chez nous: l'anneau Reinhardt.

 

À Berne, Rochaix nous présentait une mise en scène extrêmement sobre et claire, et je lui faisais même le reproche de ne pas faire assez et de ne pas satisfaire les exigences du plateau qui demande plus qu'une succession de tableaux vivants. Or, avec le recul, je me rends compte que cette sobriété était réglée par une intelligence et par une attention au texte très aigue, et que la sobriété de Rochaix n'était pas le symptôme d'un manque d'imagination, mais signe d'une grande honnêteté artistique. – À Zurich, c'était exactement le contraire. Les défauts de la mise en scène étaient son manque d'honnêteté artistique et son excès d'effets superficiels.

 

La partition de Britten est très vivante; vous savez qu'il l'a écrite lors de son exile en Amérique, pendant la deuxième guerre mondiale. Se déclarant pacifiste, Britten avait quitté sa patrie avec son ami, le ténor Peter Pears. En écrivant "Peter Grimes", il était malheureux, il avait l'ennui de sa patrie, ennui de la côte anglaise. Et puisque l'action de "Peter Grimes" se déroule dans un petit village de la côte anglaise, là, où Benjamin Britten avait vécu sa jeunesse, la partition est devenue très vivante dans description des climats au bord de la mer; elle est dense, voire évocatrice. L'un des interludes s'appelle : au clair de la lune. Un autre : la tempête.

 

 

Et vous avez, dans la musique, le caractère et l'essence même de la tempête. La mise en scène de Rochaix, dans son honnêteté, évitait de faire de la surenchère. À l'opéra de Zurich par contre, la tempête qui est décrite et illustrée par la musique, était reprise par la mise en scène. Toute la machinerie y participait : il y avait des éclairs, il y avait de la brume, produite par le gaz d'hydrogène, il y avait le vent, il y avait une vingtaine de figurants qui faisaient semblant de lutter contre la tempête, et il y avait des coups de tonnerre qui couvraient l'orchestre. Tout cela pour exprimer sur scène le contenu de la musique.

 

Vous aviez donc un spectacle léché, superficiel, coûteux, qui n'a rien ajouté à la partition ni au drame, mais qui a fait le ravissement des Zurichois. À l'entracte, j'ai entendu dire un spectateur: "C'est formidable, cette maîtrise technique." Et bien entendu, elle était spectaculaire, cette maîtrise technique. Mais elle nous a fait oublier que "Peter Grimes" ne veut pas nous parler de cela. L'opéra veut nous montrer le drame du solitaire incompris. Britten nous raconte l'histoire d'un pêcheur qui n'est pas accepté par son village et qui lutte pour se faire estimer. Il apprend à connaître la mer comme nul autre, il développe un instinct formidable pour découvrir où se trouvent les poissons. Et malgré ses talents, il est méprisé par les autres, et le malheur le poursuit.

 

Britten lui-même, jeune homosexuel pacifiste, savait de quoi il parlait en décrivant le sort d'un outsider. Mais ce fond humain, l'opéra de Zurich l'a caché sous une panoplie d'effets gratuits. – L'image a donc fait oublier non seulement le noyau même du drame, mais aussi les qualités de la partition et les atouts de la réalisation musicale.

 

Car cette réalisation, elle était tout à fait exceptionnelle. La qualité de l'orchestre, sa précision, sa présence, son sens du détail et de la grande ligne méritaient d'être suivis sans se faire dérouter l'attention par un jeu de lumières compliqué et superficiel. Et le jeune chef Donald Runnicles a su animer les musiciens et les chanteurs; toutes les couleurs de la partition, toute son énergie juvénile, tout son raffinement sont ressortis avec une vivacité et une clarté qui m'ont frappées. Pour moi, c'était une interprétation d'exception, un tout grand moment de l'opéra de Zurich.

 

Le plateau était d'une belle homogénéité sans pourtant être exceptionnel. Il y avait de petites défaillances chez les protagonistes qui m'ont gêné. Le chanteur de Peter Grimes p.ex., Hermann Winkler, n'avait plus la force de tenir son rôle jusqu'au bout, et c'était, par ce tar musical, aussi un Peter Grimes bien vieux, un pauvre petit vieillard qui ne méritait pas que les gens lui compliquaient la vie à l'âge où on lui devrait accorder l'AVS. Et la jeune femme qu'il aime, la maîtresse d'école, avait un trémolo désagréable qui trahissait lui aussi une voix un peu usée. Donc: Conception musicale et réalisation orchestrale hors du commun, chanteurs un peu trop vieux, et mise en scène superficielle, tel est le bilan de cette nouvelle production de "Peter Grimes" à l'opéra de Zurich.

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