Kiss me Kate. Cole Porter.

Muscical.

Paul Hess, Anna Vaughan. Stadttheater Bern.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, mi-avril 1986.

 

 

Il faut que je rende justice à l'opéra de Berne que j'ai tant critiqué sur ces ondes. Maintenant, j'ai le grand plaisir de vous parler d'un spectacle tout à fait réussi et admirable. Et rendez-vous compte que je m'y suis rendu par hasard, car "Kiss me Kate" de Cole Porter n'est pour moi pas un chef-d'œuvre qui justifie de quitter son livre, surtout quand on est en train de lire "Vanity Fair" de William Thackeray.

 

Ce qui me gêne dans "Kiss me Kate", c'est que le musical tombe en deux parties inégales. Nous avons les scènes qui jouent dans un théâtre des années quarante, et nous avons l'histoire de Shakespeare, "La Mégère apprivoisée". Or, les scènes soi-disant actuelles ne sont pas intéressantes, elles ne font guère rire, et elles sont mal construites du point de vue dramaturgique. Et l'histoire de Shakespeare est, à mes yeux, tout à fait misogyne. Elle raconte comme l'homme peut apprivoiser une femme: en la frappant avec dureté. Puis à la fin de la comédie, nous voyons cette jeune femme qui jadis avait des idées indépendantes s'agenouiller au pieds de son mari, lui obéissant comme un chien. "Viens, Catherine, embrasse-moi!" - "Kiss me Kate".

 

(Musik)

 

C'est donc avec répugnance que je me suis rendu au théâtre. Le rideau manque, la scène est vide. Une femme de ménage est en train de balayer le plancher. Un danseur s'amène, un deuxième. Une jeune fille tricote. Un groupe bavarde. Quelqu'un fait de la gymnastique. L'orchestre démarre dans la fosse, discrètement, comme le moteur d'une grosse voiture américaine, une Chrysler peut-être, ou une Cadillac. Un ronronnement qui vous met à l'aise. Vous admirez le rembourrage – les violons, et l'enluminure des trompettes. Paul Hess, le chef d'orchestre, passe à la troisième vitesse. Pas de problème pour un moteur si puissant. Un "drive" pareil, mes chers, un "drive" pareil est un signe de qualité.

 

En haut, sur la scène, une main invisible est en train de régler la circulation. Anna Vaughan qui signe la mise en scène et la chorégraphie sait organiser les masses. Chaque geste, chaque mouvement joue, et malgré cette précision, l'ensemble reste léger et souple.

 

Entre temps, le battement érotique de la musique a atteint le dernier figurant, et la scène ressemble à une mer de bras, de jambes, de corps agités.

 

(Musik)

 

Victoire, victoire après dix minutes d'ouverture. "Kiss me Kate" à Berne, c'est le grand succès.

 

Malheureusement, les solistes n'ont pas pu suivre ce niveau d'ensemble tout à fait étonnant. Les uns savent danser, mais pas parler, les autres chanter, mais pas danser, et l'acteur principal, lui, ne sait ni danser, ni parler, ni chanter. En ce qui concerne l'actrice de Kate, on peut l'avoir sur poster, et c'est là qu'elle est le mieux. Comme mannequin. Mais si jamais vous passez à Berne, allez néanmoins voir "Kiss me Kate", car, je vous assure, cela vaut le coup.

Die Stimme der Kritik für Bümpliz und die Welt [-cartcount]