Polly. John Gay.

Oper.

Theater am Neumarkt, Zürich.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, mi-juin 1986.

 

 

"L'opéra à quatre sous" était un tel succès que John Gay décida en 1728 d'en écrire une suite. Son titre: "Polly", comme le nom de l'actrice principale. Polly aborde aux côtes de l'Amérique à la recherche de son amant Macheath, un bandit redouté qui trouve sa juste mort à la fin de la pièce. Et aux pieds de Polly, un brave prince indien s'agenouille, prêt à la consoler.

 

Curieusement, cette histoire qui n'attaque aucun personnage vivant, a été interdite par la censure anglaise. On doit présumer que l'interdiction se dirigeait en premier lieu contre John Gay, qui aurait, en imprimant "Polly", fait une belle fortune. Mais le premier ministre qui déclara l'interdiction haïssait Gay pour ses opinions politiques et ses pamphlets qui bafouaient le gouvernement. L'interdiction de monter "Polly" au théâtre ne fut levée que 45 ans après la mort de Gay. Et pour que l'opéra soit joué en allemand, il fallut attendre 258 ans. La première création allemande ne se fit qu'au cadre des "Junifestwochen" de Zurich, la semaine passée.

 

(Musik)

 

La production était amusante et gaie, bien qu'un cynisme assez noir se cache derrière les chansons et les rimes populaires, comme par exemple ici, où un homme avoue qu'il n'a plus envie de coucher avec sa femme depuis qu'ils sont mariés: "Les sentiments se perdent, quand l'amour devient devoir." – "Es vergehen die Gefühle, wenn die Liebe wird zur Pflicht."

 

(Musik)

 

L'opéra, surtout l'opéra qu'on joue dans les théâtres allemands, ne traite guère de tels sujets. Et le public n'a pas l'habitude d'entendre des vers piquants ou satiriques. C'est peut-être la raison pourquoi "Polly" à Zurich ne se donne que trois fois, alors qu'elle mériterait d'être reprise par d'autres théâtres. Mais aujourd'hui, nous nous sommes habitués au genre grossier et lourd du musical, qui a de la peine à bouger, parce qu'il doit trop porter, avec son ballet, ses éclairages, ses costumes, ses changements de décoration, sa sentimentalité, son érotisme etc. etc. "Polly" par contre repose seulement sur deux jambes: sur son histoire passionnante et sur son cynisme. Ici, par exemple, une patronne de maison close marchande sur le prix d'une bonne. Son partenaire: un père de famille qui aime déflorer les vierges.

 

(Musik)

 

Dans cette scène, le thème de "Polly" apparaît clairement: L'opéra tourne autour des pôles de la sexualité et de l'argent. Et il montre, comment on se procure ces choses: en disant des mensonges, en chipant et en tuant. Tout à fait comme aujourd'hui. Les machines qui font avancer l'action de "Polly" sont donc les mêmes que celles qui font avancer l'histoire.

 

A part les mauvais gars, l'opéra présente aussi un exemple d'amour sans intérêt, et il présente trois hommes sans fausseté. Mais ces personnages-là sont beaucoup moins intéressants que les méchants. Le prince indien par exemple, qui croit à la bonté des hommes, nous fait rire, et on se dit: Attends seulement, tu vas voir... Et sans nous rendre compte, nous trahissons par cette réaction que nous avons la même philosophie que les méchants: Nous croyons que celui qui oublie que le monde est mauvais n'a pas de chance.

 

(Musik)

 

Oui, et chaque fois que l'histoire piétine sur place, un hasard vient la faire avancer, comme par exemple l'atterrissage de pirates.

 

Ce qui passionne dans "Polly", c'est sa philosophie cynique. Et ce qui passionne aussi, c'est sa dramaturgie. Le Théâtre du Neumarkt est tout à la hauteur de l'opéra. La mise en scène développe les personnages et la décoration, comme si c'étaient des pions sur un échiquier. Une logique admirable organise la soirée, et on se rend compte que cette logique suit un plan. Elle veut que chaque objet qui se trouve sur scène ait sa fonction pour le jeu. Et à la fin du spectacle, tout est entré en jeu, et le jeu s'est emparé de tout, comme si le jeu faisait le monde.

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