Elegy for Young Lovers. Hans Werner Henze.

Opéra.

Stadttheater St. Gallen 1989.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, fin novembre.

 

 

Henze a écrit cet opéra à l'âge de 35 ans, en 1961. On a donné l'œuvre ici et là, mais elle n'a jamais été vraiment découverte, elle a suivi, pour ainsi dire, une carrière souterraine. J'y vois deux raisons: D'abord, Henze n'a jamais suivi les doctrines de l'école allemande. Le jeu intellectuel des structures musicales, présenté par Boulez, Stockhausen, Nono, ne l'a pas intéressé, et il a maintenu une écriture plus libre, inspirée de la musique vocale, de façon que Henze n'a pas dédaigné écrire des cantilènes et des mélodies. Mais avec cette conception, Henze s'est mis à l'écart des écoles, et on l'a traité comme réactionnaire et bourgeois. C'est une des raisons pourquoi son "Élégie pour jeunes amants" n'a jamais été découverte.

 

La deuxième raison ne tient pas à la musique, mais au sujet de l'opéra. L'opéra joue en 1910, et le sujet qu'il propose résume de manière admirable les conceptions du 19e siècle. C'est donc un monde oublié avec des questions révolues que l'opéra nous présente, et ce manque d'actualité a empêché qu'un large public se retrouve dans les personnages et leur destin.

 

Je vais quand-même vous esquisser les traits les plus importants de l'opéra: Au centre, vous avez un poète (et ce choix, n'est-ce pas, est déjà très 19e: car aujourd'hui, l'artiste n'est plus au centre de l'attention publique, il ne peut plus se gérer en monarque absolu comme le faisaient un Wagner, un Goethe, un Liszt p.ex.). Au centre donc: un poète, et autour de lui ses planètes; une comtesse vieillissante qui s'est attachée à lui, qui lui voue son temps, son travail, sa fortune. La comtesse joue le rôle de secrétaire du poète, elle est sa confidente. Le rôle de l'amante cependant, elle ne le tient plus. Elle a dû le céder à une jeune fille de 20 ans. Vous comprenez donc la fonction de ces femmes dans la vie du poète: L'une lui donne l'argent, l'autre lui donne l'amour, et lui, il les suce les deux pour nourrir son œuvre. Mais d’où lui vient l'inspiration? L'inspiration lui vient d'une troisième femme. Cette femme a perdu son fiancé il y a 40 ans. Il est monté dans la montagne, puis il n'est plus revenu. La femme n'a pas pu accepter la disparition de son fiancé. Et au lieu de se résigner et d'accepter la réalité, elle s'est figée dans l'attente. Alors pendant 40 ans, elle est restée dans sa robe de jeune fille, vivant dans un monde imaginaire. Les visions de cette folle, le poète les note, elles sont l'inspiration sur laquelle se fonde son œuvre.

 

(Musik)

 

Telle est la situation au début de l'opéra. Le poète est entouré de trois femmes, dont il se sert pour fabriquer sa poésie. Mais cette situation tout à coup éclate, car deux malheurs arrivent. L'amant disparu pendant 40 ans resurgit au pied d'un glacier. Le glacier a conservé sa beauté et sa jeunesse. Il correspond à l'image qui s'était figée dans la tête de la vieille fiancée folle. Mais au moment où elle est confrontée avec l'image de son amant, image de la jeunesse éternelle acquise par la mort, à ce moment le monde imaginaire de la pauvre femme s'écroule, elle mesure la distance qui la sépare de son fiancé et elle retrouve sa raison. Elle devient une vieille femme quelconque, prosaïque, amère, qui n'a plus de visions, et le poète perd sa source d'inspiration.

 

Deuxième malheur: Un jeune homme entre dans le monde clos du poète, et l'amante tombe amoureuse de lui, c'est le coup de foudre, les deux jeunes gens décident de quitter le poète et son entourage. Comme la vieille femme a dû accepter que la mort la sépare de son fiancé, le poète doit accepter que la vieillesse le sépare de son amante, et il perd l'objet de ses désirs, il perd son amour.

 

Que fait un poète quand son monde s'écroule? Il en fait de la poésie. Il compense la perte qu'il a subi dans la réalité en agrandissant son monde imaginaire, il prend le moment de la douleur et lui donne une forme éternelle.

 

Vous constatez sans peine la parenté entre la vieille folle qui se réfugiait dans ses visions et le poète qui se refuge dans son monde imaginaire. Et comme la vieille folle était hantée par ses visions, le poète, lui, est hanté par l'idée de vouloir accomplir son œuvre, et par cette idée, il sacrifie la réalité, il sacrifie même la vie des deux jeunes amants.

 

Car les amants qui sont montés à la montagne ont été surpris par une tempête. On pourrait aller à leur secours, si l'on organisait de l'aide. Mais le poète les laisse périr sciemment, et en empêchant le secours, il prend sa vengeance. Périssent donc les jeunes amants, et le poète, lui, accomplit son "Élégie pour jeunes amants", élégie qui glorifie la mort des deux. À son 60e anniversaire, le poète présente son élégie, vous le voyez s'incliner devant les excellences, les éminences et le ministre de la culture pour leur présenter sa dernière œuvre, et là-dessus, le rideau se ferme. L'œuvre d'art triomphe au détriment de la vie. Le poète acquiert le sommet de la beauté et de la vérité au prix de la mort et de la lâcheté.

 

(Musik)

 

Hans Werner Henze utilise un orchestre réduit à 26 instruments, où la percussion tient une large partie, mais on y trouve aussi le piano et la harpe. À chacun des personnages s'attache un instrument qui le caractérise. P.ex. les altos caractérisent le jeune homme qui vient du dehors et qui est quasiment le seul à avoir une âme. La harpe s'associe au chant de la folle avec ses visions, et la harpe crée un lien avec la lyre d'Apollon; et la musique du poète, elle prend un peu de tous les instruments, comme le poète se sert du monde entier pour créer son œuvre.

 

C'est une musique riche d'allusions et de rapports secrets, mais elle nous échappe souvent à la première audition, il faudrait la réentendre une deuxième et une troisième fois pour comprendre comment elle est faite. Cependant, c'est un signe de qualité, d'après mon avis, que l'on l'oublie, si réfléchie et si différenciée qu'elle soit. C'est qu'elle s'unit avec l'histoire qu'elle présente et avec les situations qu'elle amène. Ce n'est pas une musique qui est au-dessus de la situation, comme p.ex. chez Bellini. Ici, chez Henze, la musique est à la même hauteur que la situation, de façon qu'elle y entre et qu'on l'oublie.

 

St. Gall nous a présenté une version fort réduite. L'œuvre ne dure plus quatre heures, mais deux, cependant on ne remarque pas les coupures et je dirais même que la longueur originale est peut-être responsable de son insuccès. Ici, nous avions une prestation qui, au point de vue musical, était portée de beaucoup d'engagement. L'orchestre était alerte et bien content de pouvoir se confronter à une partition qui échappe à la routine quotidienne.

 

Les chanteurs étaient tous bien choisis et bien homogènes. On a dû faire un travail immense avec eux, aussi bien dans les répétitions musicales que dans les répétitions scéniques. Ce travail, lors de la première, se remarquait encore. Les chanteurs étaient presque trop zélés de suivre les indications apprises que de jouer et chanter librement.

 

Dans ce plateau un peu figé, le chanteur du poète: Rolf Mertens. Rolf Mertens est un grand professionnel qui a chanté dans le monde entier. Ici, à St. Gall, il a trouvé son grand rôle, et il saisit la chance de nous peindre le caractère de son personnage avec une richesse inhabituelle à l'opéra. Ce chanteur sait donner son rôle comme un acteur du théâtre parlé. On oublie qu'il chante, on oublie qu'il joue, c'est le portrait authentique, le personnage vivant qui apparaît sur scène.