L'Elisir d'Amore. Gaetano Donizetti.

Opéra.

Steffie Salvisberg. Theater Basel. / Mark Zurmühle. Theater Freiburg i.Br.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Magazine de la musique, mi-mars 1991.

 

 

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Presque tous les suisses allemands lisent le "Blick". Le "Blick" a le plus grand tirage et le plus grand nombre de lecteurs. Plus d'un million de suisses allemands le parcourent quotidiennement. Plus d'un million de gens a donc lu la grande annonce publicitaire qui a paru la semaine passée dans le "Blick" et qui ne promettait rien d'autre que l'irrésistibilité. Un parfum érotique – le flacon au prix de 49.80, vous rend irrésistible. Que vous soyez homme ou femme, vous n'avez qu'à l'appliquer avant de quitter votre logement. Et vous aurez des miracles. Pour 49.80 seulement.

 

Or, cette irrésistibilité, qu'en est-il? Comment agit-elle? Est-elle vraiment capable de nous procurer la femme que nous aimions en cachette? Si vous voulez la réponse à ces questions avant d'acheter le parfum érotique, passez à l'opéra de Bâle. Car à l'opéra de Bâle, ils donnent maintenant L'Elixir d'Amour. Dans cet opéra de Gaetano Donizetti, l'élixir d'amour n'est pas un parfum, mais un liquide. Au lieu de le gicler sur la peau à l'aide d'un vaporisateur, on le boit. Mais qu'il s'agisse de parfum ou d'élixir, l'effet est le même: L'Elisir d'Amore vous rend irrésistible.

 

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Chez Donizetti, l'élixir d'amour n'a rien de magique. En vérité, ce n'est que du simple Bordeaux. Mais cela n'a aucune importance. Ce qui compte est la croyance. Il faut que celui qui boit la potion croie à l'effet magique. C'est donc l'autosuggestion qui agit. Or, à Bâle, le héros qui boit cette potion magique perd tout son charme après avoir avalé la bouteille, parce qu'il n'a pas l'habitude de boire de l'alcool. Il devient donc saoul. Il commence à bégayer. Il traverse la scène en titubant, bref, il est devenu un garçon ridicule qui provoque la pitié au lieu de l'amour. Face à ce pauvre bougre, nous pouvons voir et comprendre la simple vérité que l'amour peut rendre un homme malheureux. Si malheureux qu'à la fin il est prêt à se faire tuer. Mais nous comprenons aussi que la profondeur du malheur n'indique rien d'autre que l'intensité de l'amour. Et la belle jeune fille qui jusqu'à présent était restée insensible aux avances du jeune amant, est prête à se rendre, maintenant qu'elle comprend le sérieux de ses sentiments.

 

Cette conception de l'élixir est la conception d'une jeune femme qui a monté sa première mise en scène à Bâle. Son nom: Steffie Salvisberg.

 

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Tôt ou tard, presque tous les petits garçons suisse allemands reçoivent une boîte à outils de chantournage, et après avoir déballé leurs outils, ils se mettent à travailler. Ils découpent des sapins, des champignons, des écureuils; ils les vernissent, en rouge, en vert et en jaune, puis ils se mettent à jouer avec ces objets. Ils les posent parterre, ils se mettent à plat ventre, et gentiment, leur âme s'enfonce dans ce monde imaginaire avec ses sapins, ses champignons et ses écureuils. Dans ce monde, les choses les plus incroyables peuvent arriver, parce que c'est un monde irréel, c'est le monde de l'imagination.

 

Sur la scène de l'opéra de Bâle, nous retrouvons exactement ce monde de chantournage. Et dans ce monde imaginaire, où les lois de la réalité sont suspendues, une autre notion de vérité s'empare de nous. C'est la vérité des sentiments. Mais pour que cette vérité des sentiments se produise, il faut que les chanteurs vivent l'action. Qu'ils y participent par le fond même de leur personnalité. Si cette condition est réalisée, plus de geste aléatoire ne se produit sur scène. Tout geste a son sens et sa signification dans une sorte de logique du rêve, et cette logique est clairement lisible, de façon qu'on est capable de suivre l'action même si l'on ne comprend pas l'italien.

 

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Les spectateurs qui suivent L'Elisir d'Amore à l'opéra de Bâle comprennent l'action même s'ils ne savent pas l'italien. Ceux qui cependant voudraient comprendre chaque mot du dialogue peuvent, à trente minutes de Bâle, voir l'Elisir en allemand sous le titre de "Liebestrank". Car en effet, en Allemagne voisine, à Freiburg, l'on présente le même opéra, mais en allemand, dans la mise en scène d'un jeune suisse, Mark Zurmühle. La comparaison s'impose.

 

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Dans le "Liebestrank" allemand, point de féerie. La scène ne nous présente pas un monde imaginaire comme chez Steffie Salvisberg, la jeune femme qui signe la mise en scène à Bâle. Chez elle, les personnages vivaient dans une sorte de paradis, ils étaient de bons sauvages au sens de Rousseau. Et le trouble leur venait de l'extérieur. Il était semé par uns sergent qui symbolisait le pouvoir, et le trouble était semé par le médecin ambulant qui prétendait vendre la santé au prix d'un écu. A Bâle donc, le pouvoir et l'argent tout court détruisent l'harmonie et le bonheur des indigènes.

 

A Freiburg, ce pouvoir et cet argent ont une physionomie bien définie, c'est la physionomie du capitalisme occidental, voire américain. A ce propos, le metteur en scène Mark Zurmühle transpose l'action du temps de Donizetti à l'époque des années cinquante. Le village qui selon le livret se situe au Pays Basque est donc sous régime franquiste. Le pauvre Némorino ne pourra jamais épouser la belle Adine, parce que les deux sont séparés par la différence des classes sociales. Et ce qui les rapproche finalement, ce n'est pas la potion magique, mais le fait que Némorino vient d'hériter une fortune. Marc Zurmühle fait donc une analyse sociologique et politique très pertinente qui nécessite un cadre hyperréaliste. A Freiburg, nous sommes au bord de la mer. A droite, nous voyons le pied d'un immense phare, et à gauche, nous avons la façade d'une riche maison bourgeoise, la maison d'Adine. Au milieu, se trouve la place publique où se déroule une bonne partie du drame. Le militaire qui s'empare d'Adine est le capitaine d'une immense frégate américaine qui surgit à l'horizon et qui symbolise l'impérialisme d'oncle Sam.

 

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Deux fois le même opéra, une fois en italien, une fois en allemand. Quel est le bilan? Les deux conceptions sont intéressantes, celle de Freiburg et celle de Bâle. Freiburg est intéressant comme reconstruction minutieuse des années cinquante. Mais la mise en scène de Mark Zurmühle jure avec la musique et les paroles du livret. Dans les années cinquante, personne ne confondait une bouteille de Bordeaux avec un élixir d'amour. La mise en scène à Bâle par contre a trouvé une solution pour écarter toutes les invraisemblances du livret en choisissant un cadre purement fantaisiste.

Mais ce qui fait la grande aventure pour tout mélomane avisé est la possibilité de pouvoir comparer deux productions tout à fait complémentaires qui permettent à comprendre que toute mise en scène doit chercher son langage authentique pour faire parler l'œuvre de 1830 aux spectateurs d'aujourd'hui, qu'ils habitent Freiburg ou Bâle.

 

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