Lucia di Lammermoor. Gaetano Donizetti.

Oper.

Daniel Kleiner-Läuchli, Michael Herzberg, Rolf Engler. OGB Biel 1990.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 29 mai 1990.

 

 

Cet opéra qui a ravi Emma Bovary ne m’excite point ; mais je ne suis peut-être pas en mesure de juger l’œuvre, parce que je ne suis pas dans la situation de Madame Bovary. Elle, vous vous rappelez, elle s’aperçoit peu à peu qu’elle vit à côté d’un mari stupide et ennuyeux, et elle commence à regretter son mariage. Elle comprend que Charles Bovary n’est pas le bon. Et elle se voit attachée à un être qu’elle n’aime pas, qu’elle n’a jamais aimé. C’est précisément dans cette situation qu’elle se rend à l’opéra de Rouen, pour voir son histoire, son malheur, exprimés sur scène. On y donne « Luia die Lammermoor ». Mais quelle coïncidence ! Comme Emma Bovary, l’héroïne est obligée de prendre un mari qu’elle n’aime pas. Contrairement à Emma Bovary cependant, Lucie de Lammermoor n’est pas faite pour s’arranger avec l’état des choses. Le jour du mariage, son âme se brise, elle tue son mari, puis elle perd la raison. L’opéra de Donizetti exprime donc le sens tragique qui se cache derrière la vie malheureuse, mais banale, d’Emma Bovary. Mais l’opéra agrandit les sentiments d’amour et de haine, les sentiments de futilité et de répulsion. On pourrait donc dire que Lucie de Lammermoor est un opéra sentimental qui exprime les passions et les transforme en belcanto.

 

Ces passions vivaces s’expriment maintenant sur la scène du petit théâtre de Bienne, et elles le font avec une force qui vous coupe le souffle. Le décorateur [Rolf Engler] vous mène dans un château où les murs sont noirs de terreur. Le metteur en scène [Michel Herzberg] crée un cauchemar affreux qui se place entre les horreurs de Monsieur Hitchcock et le train des fantômes. Pendant l’ouverture un moine affreux surgit au côté d’un lit d’une jeune vierge blanche, qui se lève affolée, et, au rythme des mélodies, les tombes d’un cimetière mystérieux commencent à luire. Ces monstruosités sont les signes prémonitoires des terreurs qui vont suivre sur la scène du théâtre de Bienne.

 

Les chanteurs expriment ces terreurs sans merci. Fouettés par les gestes amples et énergiques du chef d’orchestre Daniel Kleiner-Läuchli, ils s’empressent à suivre la chasse infernale de l’orchestre, et emportés par cette conception fougueuse, ils oublient tout ce que leur indiquait le petit dépliant qui sert à Bienne de programme et où l’on peut lire ce que serait le belcanto si l’on le pratiquait. Mais à Bienne, le terme de belcanto reste de la théorie – la pratique consiste en cris dramatiques, en excitation et en un forte inébranlable. Le public, lui, en est ravi. J’ai entendu des spectateurs dire : « C’est dommage que le théâtre soit si petit. Nos artistes ont de si grandes voix qu’ils devraient chanter sur des scènes beaucoup plus larges. Ici, leurs voix sont trop fortes, malheureusement. » Voilà ce que disent les spectateurs. Mais cet inconvénient n’amoindrit nullement le plaisir des biennois. Et Madame Bovary, si elle était biennoise, en serait ravie elle aussi, j’en suis sûr.

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