Lady Macbeth de Mensk. Dimitri Schostakowitsch.

Oper.

Donald Runnicles. Theater Freiburg i.Br.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, mi-octobre 1989.

 

 

Ce n'est pas seulement l'opéra qui est prévu pour l'ouverture de l'Opéra Bastille, c'est aussi l'opéra qui a déplu à Staline. En effet, en 1936, Staline a voulu voir cette "Lady Macbeth" qui faisait l'évènement de la saison, qui attirait les foules à Moscou aussi bien qu'à Leningrad. Mais puisque le théâtre de Nemirowitch-Dantschenko n'avait ni entrée spéciale pour les fonctionnaire ni loges qui auraient permis au dictateur de suivre la représentation sans être vu, il ordonna tout simplement que le Bolchoï mette l'œuvre à l'affiche. Alors, en toute hâte, on monte la production avec des artistes qui ne sont pas très partisans de Schostakowitsch; au contraire, l'establishment moscovite l'envie pour son succès formidable qui lui est tombé du ciel à l'âge de 28 ans.

 

On monte donc la production sans trop soigner les détails, puis on y fixe la première, à laquelle, bien entendu, Staline doit assister, caché derrière un rideau dans une loge au-dessus de l'orchestre avec une balustrade blindée pour le protéger contre tout attentat provenant de la fosse d'orchestre.

 

Puis commence la représentation. Dans la loge en face de Staline, inquiet et plein de sueur, le jeune compositeur; il suit la représentation entouré d'amis. L'opéra comte neuf tableaux, et il y a plusieurs entractes. Dans la loge du compositeur, on attend que le dictateur fasse venir Schostakowitsch pour le féliciter de son succès et pour lui rendre hommage. Mais un tableau après l'autre se déroule, et rien ne se passe. Schostakowitsch qui sent les nerfs craquer, veut s'en aller, mais le directeur l'implore de rester: "Vous verrez, Staline est ravis. Il vous fera certainement venir à la fin de la représentation." Mais une fois que le rideau se baisse, le dictateur quitte sa loge sans mot dire.

 

Le critique musical de l"Izvestia" attrape Staline à la sortie du théâtre et lui demande si l'opéra lui a plu. Alors Staline lui répond: "Eta sumbur, anje musyka" – "C'est le chaos, ce n'est pas de la musique". Et c'est sur ce jugement du dictateur que se fonde deux jours plus tard la critique de la "Pravda" qui brise la carrière du jeune compositeur. La "Pravda" écrit, sous le titre: "Chaos au lieu de musique": "Au lieu de chanter, les chanteurs doivent crier. Aucune mélodie simple et compréhensible, non, c'est le chaos, la cacophonie. C'est un art qui nie la simplicité, le réalisme, la compréhensibilité. 'Lady Macbeth' a beaucoup de succès à l'étranger, parmi la bourgeoisie. Pourquoi? Est-ce parce que cette musique névrotique et criarde chatouille les goûts pervers de la bourgeoisie?"

 

Vous voyez comme la critique servile et sans cran s'est soumise aux opinions du dictateur, et comme elle brise la carrière de Schostakowitsch avec des arguments chauvinistes: "il plaît à l'étranger", des arguments de lutte idéologique: "c'est une musique bourgeoise" et des arguments fascistes: "c'est de la musique dégénérée".

Schostakowitsch, après cet appel à la chasse aux sorcières, doit s'attendre à tout. Et pour se protéger, il choisit le silence, puis il fléchit à la pression et au pouvoir. Sa musique, s'est bien connu, adopte les goûts du régime, elle devient officielle, grandiose, pathétique au détriment de l'ironie, de la différenciation, de la substance. Et au cours de cette évolution, "Lady Macbeth" a subi de graves transformations. Toutes les hardiesses de la partition originale, toutes les méchancetés du livret ont été supprimés, et l'opéra a même changé de nom. À partir de 1963, on le donne sous le nom de "Katarina Ismailova".

 

Aujourd'hui cependant, on retourne à la version originale, et c'est cette version qui est donnée à Freiburg. Elle nous rend le caractère authentique de la partition avec tous ses sarcasmes et toute son ironie. En principe, on peut dire que la musique se comporte comme complément dialectique de la scène. Les scènes dramatiques et tragiques sont accompagnées d'une musique gaie, sautillante comme une polka. Alors que là où l'on s'attend à trouver la joie, la musique est lourde et mélancolique. Ce décalage entre la situation sur scène et l'expression musicale est signe d'une rupture. Rupture d'abord avec l'opéra traditionnel, où la musique souligne ce qui se passe sur scène, où elle agrandit la situation donnée en y ajoutant son souffle. Pensez p.ex. à la fin de "Rigoletto" – "que notte di mister!" – où la nuit mystérieuse se traduit par un lourd silence qui est souligné par des basses menaçantes. Chez Schostakowitsch, la musique brise l'atmosphère et le tragique. Elle trahit la rupture qui se trouve à l'intérieur des hommes, qui sont gais, alors qu'ils devraient être pensifs, voir écrasés par leur méfaits.

 

Mais la composition n'est pas seulement dialectique, elle est aussi raffinée et pleine de goût en ce qui touche l'instrumentation. Puis elle a de l'humour ; puis elle a une force d'invention intarissable, bref, c'est une musique qui exprime en même temps la jeunesse insouciante et le génie brillant du compositeur avec toute son hardiesse et son audace.

 

"Lady Macbeth" est en réalité la femme d'un commerçant russe qui vit en province, où elle s'ennuie parce qu'elle est, pardonnez l'expression, mal-baisée. Arrive un jeune ouvrier qui la séduit et qui déchaine les passions. Pour pouvoir rester seule avec son amant, Lady Macbeth tue d'abord son beau-père, ensuite son mari. Mais il y a quand-même une justice, Schostakowitsch nous le montre avec ironie. Car le corps du mari qu'on a jeté dans la cave se décompose et commence à puer, et c'est cette puanteur qui trahit le crime.

 

Vous voyez donc que cette Lady Macbeth correspond très exactement à ce que la psychanalyse appelle la mère castratrice. D'une part, comme homme, vous vous sentez attiré et séduit d'elle, d'autre part, vous avez peur de sa force et sa supériorité qui vous fait craindre que la femme, comme un beau petit chat, aille vous montrer ses griffes et vous faire mal.

 

La réalisation à Freiburg n'était pas idéale. Les chanteurs n'étaient pas brillants, le plateau inhomogène (pas la peine de vous citer les noms), et l'orchestre arrivait assez vite aux limites de ses capacités. Difficile donc de juger le travail du jeune chef d'orchestre Donald Runnicles. Il cherchait la fermeté et les accents bien marqués, mais la réalisation était souvent défaillante.

 

La mise en scène m'a rendu pensif. Vous savez, on avait longtemps la tradition du jeu conventionnel, et c'était l'ennui total. À Freiburg, on a fait du moderne, et ce style soi-disant moderne était tout aussi conventionnel et ennuyeux que le vieux. Si le metteur en scène n'est pas artiste, il peut faire ce qu'il veut, il ne sortira pas de l'anodin.

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