Julia. Rudolf Kelterborn.

Oper.

Opera Factory.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Magazine de la musique, fin avril 1991.

 

 

Rudolf Kelterborn vient d'écrire son 5e opéra. Les précédents étaient toujours basés sur une pièce de théâtre parlé qui livrait l'intrigue, les dialogues, les scènes et la structure de l'œuvre. Rudolf Kelterborn ajoutait donc sa musique à des pièces accomplies, il écrivait un genre d'opéra que les allemands appellent "Literaturoper" et qui se sert de littérature de haute gamme. Il en était ainsi pour "La Cerisaie" (drame de Tschechow), et il en était ainsi pour "Un ange vient à Babylone" (drame de Dürrenmatt).

 

Mais cette fois-ci, Rudolf Kelterborn a voulu écrire plus qu'un "Literaturoper", il voulait créer une œuvre qui aie de l'impacte, qui nous saisisse aux tripes et qui nous fasse comprendre les atrocités de ces jours qui courent. Et pour créer cet effet, il a choisi un des sujets les plus classiques: Le sujet des deux amoureux qui doivent mourir parce que l'adversité de leurs familles leur défend de s'aimer. Vous l'avez deviné, il s'agit de Roméo et Juliette.

 

Or, Kelterborn ne s'est pas contenté de mettre le drame de Shakespeare en musique. Avec le directeur de l'Opera Factory, David Freeman, il s'est décidé à faire un multi pack pour doubler, voire tripler la dose du malheur et pour doubler, voire tripler l'effet de la tragédie.

 

Rudolf Kelterborn et David Freeman ont donc écrit un livret qui raconte trois fois l'histoire de Roméo et Juliette. D'abord dans sa version classique selon Shakespeare, puis dans sa version helvétique selon la nouvelle de Gottfried Keller, puis enfin dans une version soi-disant actuelle, où Roméo est palestinien et Juliette israélienne.

 

Mais voilà, si l'on voulait donner les trois versions intégralement, l'opéra aurait une triple durée, et en plus, il ne s'agirait pas d'un opéra mais de trois qui se succèdent. Comment résoudre ce problème?

 

Kelterborn et Freeman, les librettistes, se sont proposés un choix. Un choix des scènes typiques (selon eux) parmi les trois versions de Roméo et Juliette. Et ils ont collées l'une à l'autre sans trop se soucier de la dramaturgie et du fil conducteur.

 

Or le principe de la collage pose un net problème. C'est que la collage isole les scènes de leur entourage original, entourage qui leur donnait la fonction de faire avancer l'action et de faire comprendre l'âpreté du sort inexorable qui condamne les jeunes amants.

 

Mais chez Kelterborn et Freeman, les scènes n'ont pas seulement perdu leur fonction dramatique, elles manquent aussi de poids et d'intérêt, et ce manque tient au fait que les deux librettistes n'égalent ni Shakespeare ni Keller. Leur opéra est donc ennuyeux, fade, incapable de susciter les passions, bref, une crevée.

 

Le malheur dans toute cette affaire, c'est que Kelterborn le musicien ait écrit une musique qui possède toutes les qualités qui manquent à Kelterborn le librettiste.

 

"Julia" est donc un de ces opéras qui ne seront jamais donnés, non pas par manque de qualité musicale, mais par défaillance de la structure dramatique. Cela est vraiment fâcheux, car Kelterborn a écrit une musique qui nous dédommage de l'ennui que crée la réalisation scénique. La partition est dense, elle est souple, et elle prouve que Kelterborn le compositeur a acquis la parfaite maîtrise de son art. Seulement il faudra qu'il retourne au genre de la "Literaturoper", s'il veut qu'on joue ses œuvres et que l'on admire sa musique. Car "Julia" est ratée, et la meilleure musique du monde ne comblera pas les lacunes du livret et ses fautes insurmontables.

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