Guillaume Tell. Gioacchino Rossini.

Oper.

Gabriele Ferro, Reto Nickler, Carlo Tommasi. Grand Théâtre de Genève.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Magazine de la musique, mi-juin 1991.

 

 

Depuis 1879, Guillaume Tell n'a plus été donné à Genève. 112 ans d'oubli total. Guillaume Tell, c'est l'opéra rarissime sur nos scènes. On le monte seulement pour célébrer les grands moments de l'histoire. En 1879, c'était pour inaugurer le nouveau bâtiment du Grand Théâtre à la Place neuve. Et hier, c'était pour commémorer les 700 ans de la confédération. Le catalogue de M. Solari qui contient toutes les manifestations patriotiques, en tient compte: Guillaume Tell, l'opéra rarissime, l'opéra des grandes occasions. Il faut qu'il y ait des raisons pour que cette œuvre soit disparue des programmes soi-disant ordinaires de nos salles d'opéra. Il doit avoir des raisons qu'on retrouve la Flûte enchantée tous les 5 ans, Carmen tous les 10 ans, Parsifal tous les 15 ans et Guillaume Tell une fois par siècle, tous les 112 ans, pour être précis.

 

Alors, si vous voulez comprendre ces raisons, rendez-vous au Grand Théâtre, et vous comprendrez tout. Vous comprendrez en premier lieu que Guillaume Tell est donné rarement parce qu'il dure trop longtemps et parce qu'il coûte cher. L'orchestre et le chœur reçoivent, en fonction de la durée de l'œuvre, le cachet de deux services par représentation. Et puisque le chœur joue un grand rôle, le théâtre doit avoir recours à des chanteurs auxiliaires. Il lui faut des figurants, il lui faut un ballet, et tout cela payé pour deux services par représentation. Car en effet, Guillaume Tell, c'est long. Vous ne quittez le Grand Théâtre qu'à minuit. Vous passez donc quatre heures dans une salle sombre et surchauffée, et vous n'avez qu'un seul entracte pour vous dégourdir les jambes. Quatre heures d'immobilité dans un fauteuil de peluche – est ce que cela vaut la peine?

 

Rossini et ses librettistes ont essayé de faire passer le temps par une multitude de situations différentes. Au début, vous avez une fête champêtre où les villageois et les villageoises suisses chantent leur bonheur de vivre dans les alpes: "Quel jour serein le ciel présage! Célébrons-le dans nos concerts!" Les décors vous montrent, à gauche, un torrent qui se perd dans les rochers. Au loin, on voit les cimes altières de la Suisse. Et sur le torrent, on découvre un pêcheur dans sa barque. Plus tard, l'action se déroule dans une profonde vallée. Dans la distance, nous disent les indications du livret, dans la distance le village de Brunnen est blotti au pied des hautes montagnes du Grütli. A droite, la rive du lac des Quatre cantons. La nuit tombe.

 

Par ces indications, Rossini et ses librettistes créent une succession de tableaux où le folklore se déploie et où nous découvrons la beauté romantique de la Suisse primitive; beauté qui, hélas, est assombrie par la tyrannie de Gessler.

 

La richesse des tableaux exige aussi une multitude de figurants et de choristes pour représenter les bergers, les soldats de Gessler, le peuple des Quatre cantons. La partition exige un ballet; il y a la tempête, les foudres, les rochers, le lac agité, bref, toute une gamme de grands moments pour nous faire passer quatre heures de musique sans nous ennuyer.

 

Bien entendu, cette multitude de situations, ces changements d'atmosphère, ces glissements d'une passion à l'autre, où le patriotisme se mêle à l'amour, la révolte à la justice, la nature romantique à la tempête cruelle, toute cette succession d'atmosphères, de passions et de situations se base sur une innocence et un naïveté qu'on pouvait peut-être avoir eû en 1829, date de la création de l'opéra, mais que nous avons perdu aujourd'hui.

 

Alors le décorateur du Grand Théâtre, Carlo Tommasi, se refuse à la succession naïve des tableaux, et il crée une décoration unique qui ne change guère en quatre heures. Chez Tommasi, la scène représente l'auditoire d'un théâtre antique comme vous le trouvez p. ex. à Avenches. Les rangs montent en escalier, et les chanteurs y sont dispersés comme des groupes de spectateurs. Or, le théâtre grec, c'était le théâtre où la démocratie antique s'interrogeait sur elle-même, où elle retrouvait ses bases. Ses bases, la Suisse les retrouve dans Guillaume Tell. Et pour nous faire comprendre cela, Tommasi construit les gradins du théâtre antique. Or, ce décor unique a un grand défaut: C'est qu'il ne crée pas d'atmosphère et qu'il ne permet pas de créer des tableaux bien différents l'un de l'autre. Alors vous avez sur scène et dans la musique un manque de changements, un manque de variations qui vous endorme, surtout si les choses piétinent pendant quatre heures.

 

Le metteur en scène aurait pu sauver la partie s'il avait su mener les chanteurs, s'il avait su les faire découvrir les traits psychologiques de leur rôles. Mais il s'est contenté de la routine la plus banale, et la mise en scène de Reto Nickler n'est pas digne de ce nom, c'était simplement la catastrophe. – La scène donc ne s'accordait pas du tout à l'œuvre, ni aux tableaux exigés par les librettistes, ni au tissus musical de la partition.

 

L'on peut dire que ce qu'on veut sur la composition de Guillaume Tell. Moi, personnellement, je la trouve ratée. Elle est trop uniforme dans son écriture, et Rossini ne sait pas mettre sa musique au service d'une situation, d'une idée ou d'une action. C'est donc une musique insignifiante, dans le sens qu'elle ne signifie rien, parce qu'elle n'entre pas en dialogue avec le drame qu'elle accompagne. Mais quoi qu'on tienne de la partition, il est hors doute que le chef d'orchestre Gabriele Ferro, à la fosse du Grand Théâtre, l'ait réalisée à merveille. Il a su faire chanter les moindres détails, les petites phrases confiées aux flûtes, aux violoncelles. Cette interprétation claire, transparente, musicale et fine d'un bout à l'autre aurait été digne d'accompagner une mise en scène lucide et intelligente, et peut-être que là, les quatre heures de spectacle se seraient transformées en quatre heures de bonheur.

 

Maintenant, la prestation du chef, dont je vous répète volontiers le nom: Gabriele Ferro, la prestation du chef reste seule, délaissée par la scène, délaissée par les chanteurs. Il y a seulement le chœur du Grand Théâtre, admirablement préparé par Jean Laforge, qui sait répondre aux intentions de Gabriele Ferro. Ici, on trouve la splendeur et la souplesse, la clarté et la beauté des voix.

 

En ce qui concerne les solistes, mon bilan est plutôt pessimiste. Le ténor, Chris Merritt, un vieux routinier, nous donne le contre-ut de poitrine exigé, mais rien de plus; au contraire, il y a des moments, où l'imprécision est inadmissible, imprécision rythmique d'abord, imprécision de l'intonation ensuite.

 

Les femmes, Diane Curry et Jane Eaglen, sont plus solides, mais malheureusement, elles appartiennent au type de ces divas amples que l'on croyait disparues. Il faut donc bien fermer les yeux pour avoir l'illusion d'être en face de jeunes femmes chastes et rayonnantes.

 

La production serait donc ratée s'il n'y avait pas un chanteur belge qui sauve Guillaume Tell. En effet, José van Dam est d'une précision et d'une beauté musicale qui s'accordent parfaitement à son rôle. Et son jeu est sérieux et d'une simplicité qui nous font oublier tous les Guillaume Tells barbus et ridicules, et van Dam nous fait comprendre qu'un héros digne de notre admiration et digne d'une démocratie doit être un personnage modeste, tranquille, qui, par sa lucidité, comprend la situation et agit en écoutant sa raison et non pas sa haine ou ses ambitions. José van Dam nous donne ce Guillaume Tell qui mérite notre admiration.

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