Le Nozze di Figaro. Wolfgang Amadeus Mozart.

Oper.

David Freeman. Opera Factory.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 8 mai 1990.

 

 

Vous savez qu’à part les troupes permanentes, il y a les troupes itinérantes qui font du théâtre lyrique. En Suisse romande, c’est l’opéra décentralisé, et en Suisse allemande, c’est l’Opera Factory. Ces troupes itinérantes ont trois raisons d’être. 1ère raison : Elles permettent aux jeunes chanteurs d’aborder les grands rôles qui, dans les théâtres permanents, sont réservés aux talents affirmés et établis. 2ème raison : Les troupes itinérantes mettent l’opéra à la portée d’une population qui vit au-dehors des grands centres. Et 3ème raison : Les troupes itinérantes ne singent pas les grands théâtres, elles créent un style propre à elles, le style du théâtre pauvre. - Et c’est ce style du théâtre pauvre que j’ai pu voir en me rendant à Thoune, où l’Opera Factory a donné une production de « Figaro ».

 

Thoune n’a pas un théâtre proprement dit. Thoune n’a qu’une salle polyvalente qui, cependant, n’est pas si polyvalente que cela, car elle ne se prête pas à l’opéra. Il lui manque la fosse s’orchestre. Alors, où mettre les musiciens ? A Thoune, ils étaient placés à droite de la scène, au coin de la salle, entre l’entrée et le plateau. Pour l’oreille, cette situation crée un drôle effet de ping-pong. A droite, vous aviez l’orchestre qui entamait un motif, et à gauche, vous aviez les chanteurs qui répondaient.

 

Deuxième élément du théâtre pauvre : L’impossibilité de trouver un remplaçant si l’un des rôles importants tombe malade. A Thoune, Figaro était en grippé et ne pouvait pas chanter. Pour sauver la représentation, il a cependant joué son rôle, et un autre membre de l’Opera Factory a chanté sa partie, planté au-dessus de l’orchestre, avec un petit pupitre et la partition. Cette disposition aussi a créé un effet de ping-pong. A gauche, vous aviez Suzanne et Figaro. Les deux remuaient les lèvres, mais les réponses de Figaro venaient de l’autre côté de la scène comme dans un playback mal réglé.

 

Troisième élément du théâtre pauvre : Les décorations. Une troupe itinérante est obligée de se contenter de décorations très simples qui sont faciles à transporter et qui s’adaptent à n’importe quelle grandeur de plateau. Alors ces décorations ne vont jamais créer une illusion parfaite, elles ne donnent que des indications, et c’est le travail du spectateur de les compléter. Et par économie, ce sont les chanteurs qui changent la décoration. La représentation garde donc un caractère improvisé et spontané. Et puisque vous n’êtes pas en face d’une représentation parfaite et accomplie, vous devenez témoin de quelque chose qui se crée, et comme spectateur, vous perdez votre passivité, vous entrez dans le jeu.

 

Cela signifie que la pauvreté du théâtre devient un atout. Le metteur en scène en scène David Freeman a accepté le défi que lui lancent les dimension minuscules des plateaux qui accueillent la troupe, et il en a fait une vertu. Dans sa conception, le château d’Almaviva devient un microcosme où les gens ne peuvent pas s’éviter. L’étroitesse des lieux facilite la rencontre. Et quand les gens se rencontrent, ils ne peuvent pas éviter que leurs corps se frottent. Et ce frottement permanent engendre la sexualité.

 

On comprend maintenant toutes les affaires que Beaumarchais a décrites. On comprend que le compte ne peut pas rester indifférent face à la beauté de Suzanne et de Barbarina, et c’est évident qu’un garçon comme Chérubin soit amoureux de toutes les femmes du château. Et tous ces hommes qui mettent pour ainsi dire la main à la pâte sont de véritables représentants du 18e siècle. Rappelez-vous de toutes ces images où la main d’un homme va se promener sous la robe d’une femme, rappelez-vous des lettres de Mozart où la sexualité s’exprime sans pruderie. C’est ce côté-là que la mise en scène de David Freeman fait ressortir des « Noces de Figaro ». Elle nous rend compréhensible la suite de l’histoire telle que Beaumarchais l’a racontée. Chez Beaumarchais, la comtesse devient enceinte. Mais ce ne sera pas un enfant du comte, ce sera un enfant de Chérubin qu’elle aura.

 

L’érotisme traverse donc le château dans la production de l’Opera Factory. Et on est témoin de moments forts et inoubliables. Suzanne qui feint s’évanouir, le comte qui lui ouvre la chemise et qui presse l’oreille sur la poitrine pour écouter si le cœur bat, alors que sa main glisse le long de sa robe, c’est un moment sans pudeur, tel que Mozart l’aimait.

Ou prenez la scène où Chérubin doit se travestir en fille. Les femmes qui s’aperçoivent de la blancheur de son teint, qui découvrent le ruban qui orne son bras et qui lui mettent un autre, plus beau, tout cela, d’est écrit chez Mozart, mais c’est ici, dans la mise en scène de David Freeman que cela commence à prendre vie, à devenir un jeu ambigu avec la flamme d’Éros.

 

Quand la folle journée trouve un moment de repos, où l’action piétine et que la musique seule parle, alors on se rend compte que la qualité musicale n’est pas du plus haut niveau. Ce ne sera pas pour la prestation musicale qu’il faudra voir « Figaro » de l’Opera Factory, mais pour le regard insolite que l’Opera Factory lance sur un opéra qu’on croyait connaître à fond, alors qu’il y avait tout un souterrain à découvrir.

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