Don Carlos / La forza del destino. Giuseppe Verdi.

Opern.

Claudio Abbado, Pier Luigi Pizzi. Pinchas Steinberg. Staatsoper Wien.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 26 juin 1990

 

 

Qu'a-t-il de neuf? Deux nouvelles productions de Verdi: La forza del destino et Don Carlos. Je les ai vues les deux, les deux étaient assez médiocres et mal reçues par la critique et les viennois. Elles ne valent pas le détour et je ne vais pas vous ennuyer en énumérant tous les participants des deux opéras avec leurs points forts et leur points faibles. Permettez-moi plutôt de faire deux, trois remarques d'ordre général auxquelles j'ai été inspiré pendant les longues heures que j'ai passé à l'opéra de Vienne, en transpirant comme un cheval dans une salle où régnaient quelques 35 degrés. Ma première remarque concerne l'acoustique.

 

Vous savez que sur chaque plateau il y a des zones plus favorables au chant que d'autres. Si par exemple vous mettez les chanteurs au fond de la scène, leur voix aura de la peine à parcourir la distance qui sépare le chanteur du public. Une partie de la voix se perd dans le cintre, et l'autre se heurte au rideau sonore qui sort de la fosse d'orchestre. Pour passer, les chanteurs doivent donc être placés près de la rampe. Mais même à la rampe, il y a des places qui sont plus propices au déploiement vocal que d'autres. Un chanteur qui connaît son théâtre cherchera ces places-là pour donner le maximum d'effet à ses grands airs. A la Scala de Milan p.ex. il y a un point, où l'acoustique est particulièrement bonne. Chaque fois que la Callas devait chanter un solo, elle se mettait sur ce point, sans le quitter jusqu'à la dernière note et sans se soucier de la mise en scène. Ce point, d'où la voix part le mieux, s'appelle aujourd'hui encore à la Scala "il punto Callas".

 

Or, l'opéra de Vienne connaît lui aussi une zone d'acoustique idéale; et je viens de la découvrir grâce à la mise en scène de Pier Luigi Pizzi qui a monté "Don Carlos", et je nommerai cet endroit "il punto Pizzi". Cette zone d'acoustique idéale se trouve dans un diamètre d'un mètre cinquante autour du trou du souffleur. Pier Luigi Pizzi a tellement respecté le besoin des chanteurs de se sentir portés par des conditions favorables qu'il les a placés autour du trou du souffleur chaque fois qu'ils devaient chanter. Alors pour vous en tant qu'auditeur, c'était superbe. Aucune note ne vous échappait. Vous aviez la pleine jouissance de la beauté vocale d'Agnes Baltsa qui vous donnait des frissons lorsqu'elle commença, dans le rôle de la princesse d'Eboli, à interpréter la chanson du voile.

 

C'était vraiment un grand moment. Un art subtil, maîtrise parfaite, diction et intonation irréprochables, une cantatrice avec beaucoup de force et de grâce. Mais Agnes Balza n'a pas seulement interprété son rôle, elle l'a incarné de façon que le public attendait avec impatience les rares moments où la Baltsa apparaît sur scène.

 

Un peu plus tard, c'était le tour du Marquis de Posa de se mettre à côté du trou du souffleur. Et de nouveau, en tant qu'auditeur, vous étiez ébloui. Car le rôle était chanté par Renato Bruson que je n'ai plus à vous présenter. Puis c'était le tour de Philippe. Pour son grand air au début du 4e acte, "elle ne m'aime pas, non", Pizzi avait placé sa chaise dans la zone idéale près du trou du souffleur. Et Philippe restait assis sans bouger tout au long de son monologue. Mais quelle splendeur pour vous en tant qu'auditeur. Le rôle était chanté par Ruggiero Raimondi avec son timbre à la fois ample et souple. Avant et après ce grand moment, Raimondi a eu quelques petites défaillances qui ont trahi l'usure de sa voix. Mais pour son grand monologue, il a regroupé toutes ses forces, et le public viennois était conscient d'avoir vécu un grand moment. Les applaudissement ne voulaient pas terminer, et à juste titre.

 

Vous voyez, la mise en scène a respecté le besoin des chanteurs à travailler dans la zone où aucune note n'échapperait au public, et en tant qu'auditeur, vous étiez reconnaissant aux égards de Monsieur Pizzi envers les exigences acoustiques de la salle et des chanteurs. Mais en tant que spectateur, cette même mise en scène vous a laissé sur votre faim. Rien, absolument rien ne se passait pendant les grands airs, puisque les chanteurs étaient figés autour du trou du souffleur. Alors cette production de Vienne ressemble plutôt à une version concertante, et on pouvait se demander pourquoi on avait engagé le metteur en scène. En tout cas, la presse viennoise était très indignée, et un confrère a résumé le travail du metteur en scène par les mots suivants: "La mise en scène de Pier Luigi Pizzi était indiscutable, et elle a étouffé toute inspiration artistique. Quelque chose de si raté n'a rarement été donné a Vienne."

 

Ma deuxième remarque se rapporte à "la force du destin". Vous y trouviez deux chanteuses et un chanteur que vous pouviez déjà entendre à Genève: Eva Marton, Stefania Toczyska et Peter Dvorsky. Les trois ont vieilli, comme tout le monde, mais chez les trois, vous entendez le recul, et vous vous dites: À Genève, ils étaient meilleurs. Et cette constatation m'a rendu triste. Parce que, voyez-vous, cela ne vaut plus la peine de se déplacer mille kilomètres pour retrouver les mêmes artistes qu'à Genève ou Lausanne. Et sans pouvoir y remédier, vous constatez que l'uniformisation de notre civilisation se fait remarquer dans tous les domaines. Vous trouvez à Vienne les mêmes Hamburgers, les mêmes pommes frites, le même Coca et la même bière Heineken qu'à Genève. Et au théâtre, vous trouvez les mêmes chanteurs. Mais vous ne vous déplacez pas pour retrouver ailleurs la même chose que chez vous. Vous cherchez l'authentique, et non pas l'identique. Or, l'authentique a disparu des scènes d'opéra. C'était différent encore dans les années 60, début 70, du temps où vous trouviez à Vienne et seulement à Vienne Karl Böhm au pupitre, et sur scène Gundula Janowitz et Eberhard Wächter. Aujourd'hui, l'opéra s'est uniformisé, et il reste qu'un seul témoin de la culture locale: l'orchestre. Et là, vous vous rendez compte ce que signifie l'enracinement et l'authenticité. Que l'orchestre philharmonique de Vienne joue sous la baguette de Pinchas Steinberg (pour "La force du destin") ou sous la baguette de Claudio Abbado (pour "Don Carlos"), il prouve qu'il est resté le meilleur orchestre de théâtre du monde. Vous êtes témoin d'une culture orchestrale qui vous coupe le souffle. Ces musiciens qui sont assis sagement derrière leur pupitres sont en vérité des artistes qui savent écouter. Ils savent écouter ce qui se passe dans la fosse et ils savent écouter ce qui se passe sur scène. Et ils réagissent avec une souplesse et avec une précision insurpassables. Et n'oublions pas la beauté et la noblesse de leur son – bref, l'orchestre philharmonique de Vienne est devenu la seule raison de se déplacer. C'est lui qui mérite d'être placé à la rampe dans la zone acoustique idéale. Dans six mois, quand je me rendrai de nouveau à Vienne, j'agirai en conséquence, et au lieu de prendre un billet d'opéra, je m'inscrirai aux concerts symphoniques de l'orchestre philharmonique de Vienne.

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