Die Mutter. Ingomar Grünauer.

Oper.

Erich Holliger. Theater Basel.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 22 février 1988.

 

 

Je viens d'assister à Bâle à la première création d'un opéra bouleversant. Son titre: "La Mère" (donc la maman) d'après le roman de Maxim Gorki. Le spectacle était d'autant plus émouvant qu'il s'agissait d'une sorte de théâtre pauvre. Figurez-vous: Il y a seulement deux instruments, un violon et une batterie qui accompagnent onze chanteurs qui eux représentent une cinquantaine de rôles. Donc vous avez d'une part toute la richesse du roman de Gorki, et d'autre part toute la sobriété nécessaire pour dessiner le cadre de la Russie prérévolutionnaire.

 

L'opéra nous présente, pour résumer l'action en deux mots, la lutte des ouvriers pour des salaires justes. Mais en plus, ces ouvriers luttent aussi pour les droits sociaux les plus élémentaires. L'opéra présente la mère d'un ouvrier. Au début, elle suit la lutte avec des yeux épouvantés, car pour elle, qui a été formée par l'ancien régime, il est tout à fait impensable de se révolter contre les dirigeants; en voyant son fils entamer le chemin de la révolution, elle est donc tourmentée d'horreur et d'angoisse. Pour elle, le fils est perdu, puisqu'il est un criminel.

 

Mais peu à peu, grâce aux liens de parenté et d'amour, elle cache les amis de son fils sans se heurter à leur socialisme, et lorsque son fils est emprisonné, elle comprend que c'est à elle de poursuivre le travail d'agitation pour libérer le fils et améliorer le monde.

 

Tout ce contenu est fort idéologique, bien entendu, et on comprend que Brecht en ait pu faire le grand drame historique du marxisme grâce à l'aide du compositeur Hanns Eisler, quand on  voit l'opéra admirable que le compositeur Ingomar Grünauer a su faire à Bâle, opéra où grâce à la réduction de l'appareil orchestral et à la sobriété de la dramaturgie, les racines humaines de cette lutte pour un meilleur monde sont mises à nu. "La Mère" d'Ingomar Grünauer est une pièce à reprendre, son succès est garanti.

 

Car au fond de l'opéra, nous avons une histoire d'amour rarement décrite, l'histoire de l'amour entre mère et fils. La mère s'identifie à la lutte révolutionnaire par l'amour qu'elle porte au fils. Au début, c'est un amour tout-à-fait privé et égoïste. La mère s'accroche au fils parce que le mari la repousse. Puis quand le mari meurt, le fils est le seul homme auquel elle peut consacrer son âme et ses pensées. Mais ce cadre privé éclate lorsque le fils devient socialiste et amène ses collègues à la maison pour lire et discuter les théories socialistes. Par la force de la sympathie, la mère étend ses sentiments, d'abord sur les amis du fils, ensuite sur les ouvriers de l'usine puis enfin sur l'humanité opprimée toute entière.

 

En suivant l'histoire, nous suivons donc une âme de maman qui se réveille et qui commence à s'engager. Et en suivant cette évolution, nous apprenons nous aussi à nous identifier à ceux qui n'ont pas assez pour vivre, puis nous nous rendons compte que la situation que l'opéra place dans le cadre historique de la Russie prérévolutionnaire, cette situation persiste jusqu'à nos jours en Amérique centrale, au Liban, dans certains pays d'Afrique, bref, nous comprenons que la liberté de l'homme, menacée à tant d'endroits, est quelque chose qui vaut la lutte.

 

Le danger de sentimentalité est paré par l'invention musicale. La pauvreté et la sobriété des moyens empêche que nous soyons inondés par les impressions et que nous perdions l'esprit critique. La mère est un rôle à soi. Les dix autres chanteurs sautent d'un caractère à l'autre, et ces changements de rôle empêchent l'identification plate et sentimentale, d'autant plus que la composition se base sur tout un système de ruptures, d'effets de distanciation, comme disait Brecht. La batterie crée l'atmosphère générale. Elle forme un élément descriptif par ses rythmes. Les bruits de l'usine p.ex. sont rendus par deux marteaux qui tapent sur les plaques du xylophone. Le violon par contre évoque, si je puis dire, une musique purement mentale et abstraite, car le violon symbolise l'état d'âme de la mère.

 

Au début, vous n'entendez qu'un jeu assez restreint et répétitif de gammes successives; mais ce manque de mélodies et ce manque d'originalité correspondent à l'étroitesse d'esprit de la mère qui ne se permet que de penser et d'agir dans des limites bien définies. Mais plus elle suit la voie de l'émancipation, plus le violon se met à chanter, à trouver ses mélodies et son langage à lui. À la fin, lorsque la mère est arrêtée et qu'elle va disparaître en prison, le violoniste se lève de sa place, grimpe un escalier tout en jouant et disparaît sur une balustrade au-dessus de nos têtes, un peu comme ces personnages de Chagall qui volent au-dessus des toits. – Au théâtre, l'ascension du violon ne symbolise non seulement l'âme de la mère assassinée qui s'envole, mais aussi l'idée révolutionnaire qui s'est détachée de l'individu et qui est devenue générale, appartenant à l'humanité entière.

 

Je résume: Vous avez comme instruments la batterie et le violon; vous avez dix chanteurs qui tantôt agissent en solistes, tantôt en chœur, et vous avez le rôle de la mère. Derrière la scène, vous entendez les voix d'un petit groupe de femmes, allant du duo au quatuor, qui exprime les pensées profondes de la mère.

 

L'opéra connait donc trois niveaux d'expression différents: L'expression directe, par la chanteuse, l'expression symbolique, par le violon, et l'expression psychologique par le groupe des voix féminines qui permettent de faire entendre ce que la mère n'ose pas dire. Car nous avons affaire à une personne qui n'a pas appris à exprimer ses sentiments. Elle éprouve des réticences de dire combien elle aime son fils. Alors elle se tait – et à ce moment, nous entendons son âme qui parle.

 

Tout cette traversée se présente en 22 stations et en 80 minutes. Il y a donc des actions qui se déroulent simultanément et assez rapidement, et malgré cela vous ne perdez jamais le fil, car le tout est organisé et composé d'une manière logique et compréhensible.

 

La mise en scène était digne d'une première création mondiale. Depuis 20 ans, Erich Holliger a monté des pièces politiques à Bâle. Il est donc un spécialiste pour ce type de théâtre, mais en plus il est doué d'une grande musicalité, vu qu'il est le frère de Heinz Holliger. Erich Holliger a guidé les jeunes chanteurs avec beaucoup de soin et de subtilité, et il les a mené à une intensité et à une intelligence de l'expression mimique et corporelle que vous ne trouvez pas souvent sur nos scènes lyriques. Le public était donc en face d'un ensemble tout-à-fait homogène et à la hauteur de sa tâche. Le triomphe à la fin du spectacle était parfait et sans réserve.

 

Le nom du compositeur ne se trouve pas encore dans les dictionnaires de musique. Il est né en Autriche en 1938 et il fait ses études à Vienne. À l'âge de 23 ans, il entre au théâtre, puis devient professeur à l'âge de 30 ans, en 1968. Aujourd'hui, il vit à Francfort comme professeur d'esthétique et de communication. Il a écrit toute une série d'opéras qu'il nomme "Musiktheater-Kompositionen" et dont "La Mère" fait partie. "Musiktheater" signifie que l'élément théâtral est à pied égal avec la musique et que la composition contient aussi bien des éléments scénographiques que des éléments purement musicaux.

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