Die Czárdásfürstin. Emmerich Kálmán.

Operette.

Edgar Kelling. Stadttheater Bern.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, fin octobre 1986.

 

 

Ce n'est pas rigolo, croyez-moi, de parler de l'opérette allemande. Car le monde allemand n'a pas eu d'Offenbach. Puisque ce musicien s'est décidé de quitter Frankfort pour aller vivre à Paris. Et l'Allemagne ne s'est jamais remise de cette perte. Bien entendu, il y les deux chefs-d'œuvre indiscutables, "La chauve-souris" et le "Sang viennois" de Johann Strauss. Mais ce sont les deux seules exceptions (et d'ailleurs Strauss était autrichien et non pas allemand). À part donc les exceptions que nous devons à Strauss, l'opérette de langue allemande oscille entre deux dangers, dont elle ne sait pas se libérer. Ou bien elle succombe à la stupidité du livret, ou bien elle succombe à la stupidité des mélodies. L'opérette qui saurait réconcilier frivolité et intelligence, élégance et sentimentalité, bref l'opérette du type Offenbach manque dans le monde allemand.

 

Vous comprenez donc que je suis sceptique chaque fois que je me rends au théâtre pour voir une opérette inconnue, et pour la "Comtesse du Cardas" la critique ne m'a pas encouragé. Car la "Berner Zeitung" m'expliquait que l'histoire était comme toujours, c’est-à-dire insignifiante et ennuyeuse. La critique racontait que l'opérette ne connaissait qu'un seul sujet, l'amour, et que ce sujet unique était trempé dans les sauces lourdes et écœurantes de la composition musicale. Bref, la critique était accablante. Mais heureusement, il arrive encore des miracles, et un tel miracle s'est produit à Berne.

 

(Musik)

 

Si vous avez déjà visité le théâtre municipal de Berne, vous vous souvenez sûrement de la laideur de ce bâtiment. Érigé en 1903 par un architecte dont le nom dit tout, puisque ce monsieur s'appelait von Wurstemberger, érigé donc en 1903 par M. von Wurstemberger, le théâtre municipal de Berne est aujourd'hui le temple du mauvais goût. Toute la maison nous trahit l'orgueil de la petite capitale helvétique qui se gonfle pour imiter les Hoftheater des grandes cités allemandes. – Dans ce théâtre incommode et laid, surchargé de peluche, de stuc, de décorations et d'or battu fut donc monté la "Comtesse du Cardas", et le théâtre formait le cadre idéal pour cette opérette.

 

(Musik)

 

Qu'est-ce que j'ai vu, qu'est-ce que j'ai entendu? Tout d'abord une musique admirablement bien faite qui remonte de sauce délicieuse un livret fade qui parle de mésalliance. Car l'intrigue, si ce germe peut passer comme intrigue, traite d'un comte qui aime une chanteuse de cabaret, une comtesse du cardas, et les parents aristocratiques, figurez-vous, s'opposent au mariage de leur fils. L'opérette joue en 1915, date de la création de l'opérette. Une date intéressante. Car elle nous indique que les gens commencent à avoir d'autres soucis que de s'occuper des affaires des nobles et des riches. Et cela se sent dans la musique, cela se sent dans les dialogues, et c'est précisément cette ombre, ce sentiment de futilité qui fait le charme de cette opérette. Elle dépeint un monde qui est juste en train de couler. Elle parle d'aristocratie au moment où les vieilles familles disparaissent pour toujours, tout comme le genre de l'opérette allemande arrive au terme de ses jours. Et tout cela se donne dans un théâtre qui lui aussi est affligé du mensonge, puisqu'il imite l'architecture féodale des Hoftheater alors qu'il se trouve dans la capitale de la plus vieille démocratie du monde.

 

(Musik)

 

Oui, c'est ainsi que cela se passe. Chaque fois que la musique change d'effet, les chanteurs se groupent autrement, et la lumière prend une autre couleur. La mise en scène d'Edgar Kelling ne cherche pas l'originalité, ni l'ironie. C'est une mise en scène à la fois conventionnelle et sclérosée, et c'est cela qui lui donne son charme. Car, figurez-vous, Kelling fête avec la "Comtesse du Cardas" son 60e anniversaire, et ses vingt ans d'appartenance au théâtre municipal et sa 75e mise en scène à Berne. C'est donc le festival des répétitions. Et les gens y accourent. Car pour une fois, ce n'est pas le neuf qui les attire, non, c'est le théâtre d'avant-hier, avec une histoire d'avant la première guerre avec une musique de nos arrière-grands-pères. Cela fait un drôle d'effet, et je vous le dis sans ironie. Car qui n'a pas peur de la pollution, des menaces de chômage, de la guerre nucléaire, qui n'a pas envie d'un monde plus paisible et plus chaleureux? À Berne, à la "Comtesse du Cardas", il peut enfin apaiser sa nostalgie et savourer l'illusion du temps retrouvé.

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