Tannhäuser (1). Richard Wagner.

Giuseppe Sinopoli, Otto Schenk. Staatsoper Wien.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 4 décembre 1988.

 

 

Il s'agit de la reprise d'une production de 1982 avec Giuseppe Sinopoli et toute la gamme de chanteurs du Met et de Bayreuth, tels que Richard Versalle (Tannhäuser), Sharon Sweet (Elisabeth) et Waltraud Meier (Venus). Et cette production reflète la situation actuelle du Staatsoper. L'orchestre philharmonique de Vienne donne la partition comme s'il s'agissait de musique de chambre. "Tannhäuser" est transparent et nuancé, l'introduction du 3e acte, qui nous raconte le pèlerinage de Tannhäuser à Rome, est devenu, sous la baguette de Sinopoli, un modèle de culture orchestrale, avec des pianissimos des souffleurs insurpassables dans leur précision, et avec des cordes d'une élégance et d'une homogénéité rares et merveilleuses.

 

Sinopoli évite tout aspect de lourdeur et de mysticisme romantique. Vous ne retrouvez donc pas le "Tannhäuser" germanique des forêts et des châteaux moyenâgeux; chez Sinopoli, le monde du 13e siècle est sous la clarté d'un soleil latin, la partition apparaît élégante, avec des tempos et un brio presque verdien. En entendant cette conception, vous comprenez que Wagner était un admirateur de Donizetti, car vous y trouvez les mêmes qualités de transparence, de légèreté, d'enjouement. D'autre part, cette conception musicale omet tout ce qui touche à la profondeur, au mystère, à l'agressivité et à la force qui font aussi partie de "Tannhäuser".

 

Cette conception latine de la musique était en opposition tranchante avec la mise en scène. Car mise en scène et décors s'efforcent de reconstituer le "Tannhäuser" soi-disant original, le "Tannhäuser" du 19e siècle, tel que nous le montrent les images et documents de Bayreuth et de Dresde. L'opéra de Vienne avec son metteur en scène Otto Schenk vous présente donc un "Tannhäuser" historique, où vous retrouvez, avec étonnement, puis irritation, puis ennui profond, tout le mauvais goût, tout le pompe, toute la rigueur figée et toutes les barbes du 19e siècle.

 

Grâce à cette conception, la mise en scène n'est plus obligée à se soucier des mouvements des chanteurs, car au 19e, on ne bougeait pas. Pas besoin de s'occuper de différenciation, car l'ancien opéra ne connaissait pas les nuances. Vous avez donc une série de tableaux vivants (Elisabeth agenouillée, les pèlerins en prière, Tannhäuser éffondré), tableaux fameux du grand opéra qui cependant ne correspondent pas à l'esthétique actuelle et, surtout, n'éclaircissent pas l'œuvre. Ils ne vous donnent que de la "Stimmung", et pour finir, cette "Stimmung" vous endort.

 

Et puisque costumes et chanteurs correspondent au 19e, vous retrouvez ces ventres affreux et grotesques qui gâtent, pour nous, toute illusion et tout plaisir. Comment croire à l'amour que Vénus porte à Tannhäuser, si celui-ci n'a ni beauté physique ni beauté vocale? Tannhäuser à Vienne, c'étaient 130 kilos de viande avec une voix perçante, le timbre dur et métallique, sans force de tenir jusqu'au bout des actes, de façon que la voix de Tannhäuser, c’est-à-dire de Richard Versalle, se brisait au moment où on attendait l'éclat final.

 

Elisabeth, elle, était encore plus lourde, plus volumineuse, la poitrine immense, le visage gonflé, la véritable héroïne wagnérienne. Sharon Sweet, paraît-il, faisait la découverte et la sensation de la production. C'est vrai qu'elle n'avait pas de peine à se faire entendre, et c'est vrai aussi que sa voix n'a pas fléchi. Mais je ne l'ai pas vu jouer ni entendu vivre son rôle, aucune qualité d'acteur et, pour moi, un manque sensible de créativité lyrique.

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