Tannhäuser (2). Richard Wagner.

Giuseppe Sinopoli, Otto Schenk. Staatsoper Wien.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 5 décembre 1988.

 

 

Aujourd'hui, je voudrais vous parler de la crise qui paralyse l'opéra impérial de Vienne, le Staatsoper. Encore, vous trouvez à Vienne l'ambition de faire le meilleur opéra du monde, et toujours, vous trouvez dans la fosse du Staatsoper un orchestre sans égal, puisque ses musiciens sont membres de l'orchestre philharmonique de Vienne.

 

Mais l'ambition et l'orchestre seuls ne garantissent pas encore des spectacles de qualité, et la preuve la plus récente vient d'être donnée lors d'une série de représentations de "Tannhäuser" sous la baguette de Giuseppe Sinopoli.

 

Dans le rôle de Tannhäuser, l'opéra vous proposait un long monsieur ventru qui n'avait pas les forces vocales pour assumer sa partie. Comme Elisabeth, vous aviez une boule de graisse qui criait ses piano comme si elle chantait pour un hôpital de sourds, et le petit chœur de quinquagénaires aux voix usées qui imitait les pèlerins – ce chœur n'était pas capable de chanter en mesure. Quant à la mise en scène, elle était simplement ennuyeuse et ridicule dans son conventionnalisme figé.

 

Ce malheureux "Tannhäuser", l'opéra le faisait passer comme "gala", avec des prix qui dépassaient les 200 frs. la place. Mais cet évènement triste qui rejetait le prestigieux Staatsoper au niveau du plus pauvre théâtre itinérant n'était, au fond, qu'un symptôme de la crise qui ne cesse de paralyser le Staatsoper. Mais d'où vient cette crise? Va-t-elle se prolonger? Cette question, je l'ai posée à  des observateurs avisés de la vie culturelle viennoise.

 

La crise tient à deux éléments; un élément objectif et un élément (entre guillemets) subjectif. Par subjectif, j'entends le fait que le directeur Claus Helmut Drese n'a pas su satisfaire les attentes que les Viennois avaient de lui. Et l'élément objectif consiste dans le fait que la situation autrichienne autour de l'opéra s'est aggravée. L'opéra de Vienne n'est pas seulement l'un des meilleurs du monde, il est aussi l'un des plus chers du monde. De ce fait, il est subventionné par l'état autrichien qui, jusqu'à présent, faisait les dépenses exigées sans discussion, car il régnait unanimité sur la nécessité artistique de l'opéra impérial.

 

Entretemps, le budget s'est rétréci, comme la conjoncture, et de plus en plus, on entend des voix qui demandent si vraiment l'opéra vaut son argent et s'il n'était pas juste de réduire les cotisations, comme on le fait pour les autres institutions, qu'il s'agisse de la bibliothèque nationale ou des universités.

 

Face à ces pressions, deux réponses sont possibles: Ou bien l'opéra prouve par la qualité (et le succès) de ses spectacles que l'institution vaut bien son prix, ou alors l'opéra fait de sérieux efforts à réduire ses dépenses. Claus Helmut Drese, le directeur de l'opéra, n'a cependant ni réussi à réduire les dépenses ni réussi à augmenter le succès.

 

Parlons d'abord de l'aspect financier. Jusqu'à présent, les représentations rapportaient la somme que l'opéra devait recevoir pour qu'il sorte au point de vue budgetaire. Or, sous Drese, les dépenses ont explosées de manière inquiétante. Drese a commis la faute de faire des spectacles sans s'occuper des coûts. Il a rassemblé en une seule production des chanteurs qui (comme au fameux "Voyage à Reims") ont fait éclater le budget. Et puisque Drese se montrait insensible aux admonitions des autorités, on a cherché, derrière son dos, un successeur qui serait prêt à reprendre la direction au terme du contrat qui lie Drese à l'opéra de Vienne, un successeur donc pour 1991.

 

Ce successeur, on l'a trouvé non loin du Ring, à l'opéra populaire, le Volksoper. C'est le baryton Eberhard Wächter qui depuis deux ans assure la direction. Wächter, à l'opéra populaire, a effectué un programme d'assainissement qu'on attendait précisément de Drese pour l'opéra impérial.

 

Drese, lui, a perdu le jeu, parce qu'en fin de compte, il savait bien mener une barque (l'opéra de Zurich), mais il n'avait pas les capacités de mener un transatlantique (l'opéra de Vienne).

 

Ce n'est pas seulement le succès financier qui lui manquait. Aux yeux des Viennois, il ne savait pas non plus assurer le niveau habituel du répertoire. "Tannhäuser", dont nous venons de parler, n'est qu'un exemple parmi d'autres.

 

Ceci dit, il ne faut pas oublier que le parquet de l'opéra de Vienne est bien savonné et qu'on devrait être un génie pour ne pas y glisser. Comment faire du travail artistique si des observateurs malveillants suivent chacun de vos pas et vous dénigrent sans grâce par derrière en vous faisant par devant que des flatteries?

 

Drese, paraît-il, a commis des maladresses qui lui ont coutées son poste. La plus importante de ces maladresses consiste dans le fait qu'il n'ait pas renoncé à faire lui-même des mises en scène. Or, Drese est un de ces artistes qui n'a qu'un seul admirateur, lui-même. Vous pouvez donc vous imaginer l'étonnement des viennois, une fois confrontés au travail de Drese metteur en scène. Ils se rendaient compte que Drese n'était qu'un artiste de 5e rang, alors qu'il dirigait le meilleur opéra du monde. Cette disparité entre les talents de Drese et sa position a accéléré sa chute.

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