The Rocky Horror Show. – Evita.

Musicals.

Bern/Zürich.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, mi-février 1989.

 

 

Pourquoi parler de ces productions, pourquoi parler de ces musicals dans un magazine qui a tout de même l'ambition de suivre les méandres de l'Art? Deux raisons. La première: Ce sont des productions musicales contemporaines. La deuxième: Ce sont des productions musicales qui ont beaucoup plus de succès que tout opéra créé au 20e siècle, vu que le théâtre lyrique contemporain a de la peine à faire redonner ses œuvres par une scène autre que celle de la 1ère création. Par contre, "Rocky" si bien qu"Evita" ont fait le tour du monde. Ils ont fasciné les Américains à New York, les Anglais à Londres, les Autrichiens à Vienne. Et maintenant, avec quelques dix ans de retard, ils atteignent la province, on les donne à Zurich et à Berne, et là aussi, ils trouvent un public dévot et fidèle.

 

Or, dévotion et fidélité sont des qualités qui excluent tout esprit critique. Pour entrer dans l'état de la dévotion, il faut que vous croyiez absolument aux valeurs données, qu'il s'agisse de dieu ou de Rocky, peu importe. En état de dévotion, vous prenez vos objets d'adoration sans les soumettre à un examen critique et raisonné. Et, comme fidèle, vous trouvez votre choix affirmé par une communauté, et cet esprit communautaire vous emporte et vous fait oublier tout doute et tout soupçon, si vraiment votre objet d'adoration mérite son caractère divin.

 

A Berne et à Zurich donc, la première était remplie de fidèles qui ne voulaient pas réfléchir, ni sur la qualité du spectacle en général, ni sur la qualité de la représentation en particulier. Ce qu'ils voulaient retrouver, c'était la confirmation que leur cœur et leur enthousiasme avaient fait le bon choix; ils voulaient, sur le plateau vivant avec ses émotions immédiates, retrouver l'émotion qu'ils avaient eues en écoutant le disque, en voyant le film. – Que leurs rêves deviennent chair leur suffisait. Vous pouvez donc vous imaginer quel succès les deux production ont eu parmi les fidèles.

 

Mais moi, critique qui a perdu l'innocence, critique qui a goûté de la pomme, qui a appris à faire la différence entre le bon et le mauvais, moi, j'ai forcément vu les choses à distance. Et cette distance m'a permis et obligé de réfléchir sur la nature de cette sorte de plaisir et sur la qualité des prestations. Pour moi, la magie n'a pas opéré; l'enchantement ne s'est pas fait. Et froidement et à distance, j'ai compris ce que les gens admirent dans les deux musicals. Ce sont des éléments qui ne tiennent à peine à l'art. Ce n'est pas la qualité de la musique, ce n'est pas la subtilité du livret ni l'esprit des dialogues. Alors quoi?

 

Parlons d'abord de "Rocky". L'histoire est très banale: Un couple de jeunes fiancés s'égare en route, tombe en panne, et au lieu d'arriver chez leur ancien professeur qui les attend, ils doivent, car un orage les mouille, entrer dans un vieux château. Ce château est, vous le devinez, hanté. Hanté non pas par des fantômes, mais par des extra-terrestres qui viennent d'une galaxie qui ne se nomme non seulement transylvaine, mais transsexuelle et bisexuelle. Vous pouvez vous imaginer le désarroi de nos jeunes gens purs de trouver, dans le bras de ces transsexuels, une satisfaction charnelle qu'ils n'ont pas pu s'imaginer et qui maintenant leur donne des frissons de volupté insoupçonnés.

 

Les deux gens purs et normaux (entre guillemets) servent, bien entendu, de personnage d'identification face au public. Par leur irritation sexuelle et perverse, ils réalisent les rêves d'un érotisme et d'une sexualité sans bornes. Le musical nous démontre et réalise la vieille thèse freudienne que toute caresse et toute stimulation des organes sexuels nous fait plaisir, sous condition que nous n'ayons pas de restrictions morales à nous ouvrir à la jouissance.

 

Mais alors, pourquoi le succès de "Rocky"? Parce qu'il nous procure, sur scène et dans l'imagination, un plaisir sexuel que la majorité n'est pas prête à goûter. Nous vivons bien dans une époque où la sexualité est plus forte que jamais. Nous sommes dans un état de surexcitation et de stimulation permanente. Mais la décharge n'est pas générale. Il y a des plaisirs qui nous sont défendus malgré leur attraction indéniable. Alors qu'il suffisait au 19e siècle de montrer une cuisse (songez à la Belle Hélène d'Offenbach), aujourd'hui, une cuisse est banale. Mais le plaisir homosexuel et transsexuel nous sont inconnus, et c'est cet inconnu qui nous permet de nous imaginer des satisfactions qui dépassent les jouissances de l'acte sexuel quotidien et banal. Et ces jouissances, les fidèles et les dévots de "Rocky" les trouvent dans leur musical adoré.

 

La mise en scène cependant n'a pas su faire ressortir les qualités – ou disons plutôt: les particularités de l'œuvre. Il ne lui manquait non seulement le zèle démoniaque, la volonté de créer le choc, non, il lui manquait tout simplement la base élémentaire du métier. Elle a p.ex. accepté, pour des raisons qui m'échappent, que la scène se trouve au même niveau que les spectateurs. De façon qu'à partir de la troisième rangée, vous ne voyiez plus que les mèches de cheveux des acteurs. Visibilité donc très réduite.

 

Mais ceux qui étaient bien placés n'avaient guère plus à contempler, alors que le musical, et surtout celui-ci, devrait chatouiller les yeux aussi bien que les oreilles. Mais voilà, il manquait tout déploiement scénique, et il manquait aussi toute invention au point de vue chorégraphie.

 

Le théâtre de Berne nous a donc présenté le paradoxe qu'un musical qui voudrait faire scandale soit étouffé, non pas par l'étroitesse de la morale, mais par l'étroitesse des bases professionnelles du metteur en scène.

 

"Evita", c'était toute autre chose. Ici, c'était le grand métier, la routine formidable du Broadway, le know-how parfait du Show-Biz qui m'a capté et passionné. C'était bel et bien la troupe originale de la production New Yorkaise qui est venue faire la démonstration que même le musical le plus simple et le plus insignifiant peut vous charmer et vous emporter s'il trouve la réalisation parfaite. Or, c'était le cas chez "Evita".

 

Pas nécessaire de vous aveugler avec des décorations somptueuses ou avec une centaine de figurants aux costumes léchés. Non, cette production était séduisante par l'intelligence, la souplesse, le raffinement. Pas un moment vide ou ennuyeux. La scène était toujours en train de bouger; et la chorégraphie était si ingénieuse que tout mouvement portait une signification en même temps qu'elle faisait plaisir. – J'étais là, bouche béante, en admirant la justesse du goût, la richesse de l'invention scénique et le talent des acteurs qui, pour la mille et unième fois ont su incorporer leur rôle sans qu'on ne remarque aucune fatigue.

 

Et pourtant, l'histoire que ce musical nous raconte est fort simple et fort ambigüe. Nous voyons une jeune fille du peuple qui, par son ambition et sa beauté, parvient à séduire l'homme fort de l'Argentine, le général Juan Perón. Elle accède au pouvoir, la jeune femme, et au sommet de la gloire, elle succombe au cancer. Voilà, c'est tout.

 

Mais en même temps que le musical nous raconte cette histoire, il nous implante une morale fort douteuse. Il nous montre la fidélité absolue entre homme et femme (qui n'en a pas rêvé?), il nous montre le dévouement inconditionnel que la femme doit porter envers son mari (quel homme n'a pas eu des rêves de machisme?), et il prétend qu'il y a un usage du pouvoir qui est bon. Et ce mensonge que le pouvoir peut être exercé avec pureté, sans arrière-pensée, sans subterfuge, sans égoïsme privé, ce mensonge nous permet d'admirer les uniformes, les fusils, les chars, les soldats qui marchent en formation. La fascination du fascisme, le mythe du "Nationalsozialismus" renaît donc dans ce musical qui prétend qu'on peut réconcilier le pouvoir avec le socialisme, qu'on peut adorer les Führer et leurs belles femmes sans succomber aux doutes des démocrates et des philosophes.

 

À l'année du bicentenaire, le musical "Evita" nous a donc prêché une conception arriérée et fausse du pouvoir.

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