Werther. Jules Massenet.

Oper. Georges Delnon, Werner Hutterli. Stadttheater Bern.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 18 mai 1988.

 

 

Je viens de voir la production de "Werther", et je reste complétement étourdi. J'ai de la peine à rassembler mes souvenirs et à donner un compte rendu cohérent. L'analyse de ce sentiment de confusion montre que la production de Berne met un point final à un processus d'embrouillement.

 

Quatre langages se sont superposés. À la base nous avons le roman de Goethe. Là-dessus se pose le livret de l'opéra qui simplifie et qui falsifie les proportions. "Werther" est un roman épistolaire. Il nous dépeint le monde vu à travers les lettres du héros. Et par ce qu'elles reflètent, nous formons l'image de Charlotte. Dans l'opéra, c'est inverse. Charlotte se trouve au premier plan – par la durée de sa présence et par le conflit dramatique qu'elle subit entre l'amant et le mari, entre les exigences du cœur et les exigences du devoir.

 

Au-dessus du livret se pose la musique d'une conventionalité et d'une banalité formidables. Et là-dessus se superpose encore la mise en scène de Georges Delnon qui suit ses propres lois, qui établit ses propres signes et qui raconte son histoire de "Werther" à elle, histoire qui, en plus, est faussée et troublée par le jeu imprécis et incohérent des chanteurs. Vous comprenez donc mon étourdissement face à cette profusion de sens et de signes, où chacun porte sa signification et son caractère à lui. "Werther" à Berne, c'est le grand magasin, c'est la concurrence des rayons différents, c'est l'étourdissement au détriment de la clarté.

 

Le rôle de Werther est chanté par Zachos Terzakis qui a un timbre remarquable, à la fois métallique et ample, sûr et resplendissant. S'y ajoute une diction parfaite avec une compréhensibilité surprenante et presque parfaite. Les premiers mots de Werther vous prennent aux tripes: "Alors, c'est bien ici la maison du Bailli?" Il parle comme un somnambule qui se réveille, les mots, chantés sur une même note, sortent d'une trance. Et son "merci" est d'une intensité et d'une douceur qui vous font attendre des miracles. Or, Zachos Terzakis est bien un Werther intéressant et émouvant, mais il n'est pas un chanteur de tout premier ordre. Sa voix est presqu'un peu trop lourde pour le rôle, et il lui manque l'équilibre. Il y des questions de technique qui ne sont pas encore tout à fait résolues, notamment la transition du médium à la voix de tête. Les mezzo forte et les forte sont beaux et sûrs, cependant le piano est flottant et rauque, et pendant des parties entières le timbre se voile.

 

Zachos Terzakis présente donc une voix naturelle très prometteuse qui n'est pas encore tout à fait dominée et qui manque de souplesse. Cette conclusion, vous pouvez aussi la rapporter au jeu. Ici, nous sommes en face d'un débutant qui ne sait ni bouger ni exprimer ses sentiments. Pour montrer la souffrance de Werther, Zachos Terzakis fait recours à un sourire jaune qui reste pauvre et insignifiant. Dans ce manque d'équilibre, où vous trouvez des passages parfaits à côté de passages ratés, ce Werther est le symbole de toute la production.

 

Charlotte est chantée par Kate Butler. Vous ne comprenez pas un mot. Constat déplorable, vu l'importance du rôle qui se trouve au premier plan de façon que l'opéra devrait s'appeler "Charlotte" plutôt que "Werther". Charlotte est le personnage riche. Werther fonce sur la trame de l'amant malheureux, alors que Charlotte, c'est la jeune fille, c'est la mère, c'est l'épouse, c'est l'amante avec tous les conflits que ses rôles produisent en s'entrecroisant. Mme Butler en fait allusion, sans pourtant les jouer. Elle n'entre pas dans les profondeurs du personnage, elle reste avant tout la chanteuse qui se soucie de sa technique. Sa prestation est sûre, équilibrée, impeccable, mais sans génie, sans éclat, sans grands sentiments, sans grande intensité.

 

Le reste du plateau est nettement inférieur aux deux rôles principaux, on ne les comprend pas, mais cela ne dérange pas, parce qu'on ne les entend pas. Mais si par hasard vous captez une phrase, vous êtes surpris par le français mutilé par ces bouches allemandes et américaines. Albert fait exception, donné par Ned Barth. Il est bien chanté, pédantesque dans son allure, peut-être pas assez aimable pour créer un véritable conflit pour Charlotte.

 

Les décors posent des problèmes pour le 1er et le 2e acte. Leur vide fait que les voix se perdent au lieu d'être projetés en avant. Werner Hutterli nous montre une image du romantisme allemand. Avec un chêne, une plaine et des brouillards, le théâtre reproduit une toile de Caspar David Friedrich, "L'arbre solitaire" – "Der einsame Baum", 1822. L'image de cette idylle mélancolique éclate au cours de la soirée. Elle se déchire à mesure où l'âme de Werther se déchire.

 

Là-dessus, la mise en scène de Georges Delnon projette tout un jeu de citations; elle cite l'image très connue de Tischbein: "Goethe in der Campagna", elle cite Fragonard, elle cite Strehler, elle cite l'histoire de la mise en scène moderne, elle ajoute à l'éclecticisme de la partition, elle redouble les défauts de l'opéra comme Debussy les a dénoncés: "Werther' de Massenet, où l'on peut constater une curieuse maîtrise de satisfaire toutes les niaiseries et le besoin poétique et lyrique des dilettants à bon marché. Tout là-dedans est le collaborateur du quelconque, en plus, cette déplorable habitude qui consiste à prendre une chose, bien en soi, et à en travestir l'esprit en de faciles et aimables sensibleries."

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