Tristan und Isolde. Richard Wagner.

Michael Boder, Hans Hollmann. Theater Basel.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 6 février 1990.

 

 

Loin de faire l’unanimité, cette nouvelle production a été fort contestée par la crique indépendante. Les bâlois et leurs journaux étaient cependant pleins d’éloges. Comment s’expliquer cette divergence ? Je crois qu’elle tient au poids psychologique d’une telle première. « Tristan et Iseut » est un des grands chefs d’œuvre du répertoire allemand, peut-être même l’opéra par excellence par l’écriture dense de la partition et la profondeur du mythe de l’amour. Un théâtre lyrique qui met « Tristan » à l’affiche aspire à l’extraordinaire, et il est obligé de sortir de la routine.

 

Le théâtre de Bâle a accepté le défi en jumelant deux grandes têtes : Armin Jordan pour la direction musicale, et pour la mise en scène Hans Hollmann, autrichien, docteur en droit, qui a fait éclat et scandale dès ses premières mises en scène et qui s’est fait un nom en Allemagne avec des productions du grand répertoire du théâtre parlé. Depuis, on l’a vu travailler sur toutes les grandes scènes d’Allemagne ; il a commencé à faire de l’opéra, et j’ai vu de lui la plus belle « Flûte enchantée » de ma vie.

 

Mais voilà, quand on prépare à tout prix la réussite, elle vous échappe. D’abord Armin Jordan a dû remettre sa baguette pour des raisons de santé, et le jeune chef de l’opéra de Bâle, Michael Boder, 31 ans, a pris la relève. Son orchestre était mal préparé et imprécis, notamment les bois ont, dès l’ouverture, montré des lacune fort audibles au point de vue de la beauté du son et de la précision technique. Vous comprendrez que l’orchestre n’a jamais chanté au cours des 4 heures de « Tristan », parce que Michael Boder l’a empêché de décoller du sol. Il y avait une étroitesse dans la conception, un manque d’ampleur et de grandeur qui a réduit la partie musicale de la production à un simple accompagnement. – Or, cette simplicité et cette modestie n’étaient pas justifiées, ni face au chanteurs, ni face à la mise en scène. Car ni chanteurs ni mise en scène n’étaient extraordinaires.

Parlons d’abord des chanteurs : Les amants ne savaient pas l’allemand. Ni Iseut, chantée par Sabine Hass, ni Tristan, chanté par Heikki Sinkola, ont prononcé une seule phrase de manière à ce qu’on la comprenne. Ni elle ni lui ont eu la voix pour aborder leur rôle. La voix de Sabine Hass a des aigus fort impressionnants, mais le médium est faible, et la profondeur inaudible. Heikki Sinkola lui, n’a pas l’oreille pour corriger les fautes d’intonation qui l’ont fait chanter des notes que Wagner n’a pas écrites. Sa grosse voix inflexible l’a empêché à faire des nuances et de sortir d’un forte incessant.

Les autres rôles n’étaient pas mieux ; déception totale donc au point de vue musical. Mais la mise en scène n’était pas supérieure au reste, et cela tient au fait que Hans Hollmann a voulu faire trop bien. En 1981 déjà, Hollmann s’est approché de « Tristan », et il a essayé de trouver une solution simple qui correspond à la force élémentaire de l’œuvre. Depuis, Hollmann n’a pas cessé d’approfondir sa conception, de façon que la nouvelle production correspond au résultat d’un long procès de distillation. Mais en mesure que les idées et la conception du metteur en scène se sont approfondies, les symboles et les décorations ont perdu leur évidence. Même le spectateur avisé qui connaît l’œuvre de Wagner et les idées de Hollmann aura de la peine à déchiffrer ce qui se passe sur scène, et même un spectateur bienveillant se fâchera face aux mystères irrésolubles que la production lui pose.

Mais si le succès a manqué dans tous les domaines, dans le chant, dans la direction musicale, dans l’orchestre, la mise en scène, comment s’expliquer l’enthousiasme des bâlois et de la presse bâloise ? La « Neue Zürcher Zeitung » a donné l’explication que les mélomanes bâlois se contentent de peu et qu’ils sont très vite satisfaits. 

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