Der Zoobär. Jost Meier. - Gianni Schicchi. Giacomo Puccini.

Kony Müller. OGB Biel.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, 20 mars 1990.

 

« Der Zoobär » repose sur un fragment d’un peintre et poète du dadaïsme, Kurt Schwitters. Dans l’histoire de l’ours qui s’est évadé du jardin zoologique, les éléments se mêlent. Vous trouvez un côté enfantin qui se joint au caractère banal et à la fois raffiné du dadaïsme. Et à ce mélange insolite, mais plein d’humour, Jost Meier a ajouté une musique enjouée, bien rythmée et bourrée de clins d’œil.

Le fragment d’histoire qui nous est raconté repose sur la fiction qu’un ours évadé peut porter des habits d’homme, parler et penser comme nous. Bien entendu, c’est une fiction. Ce n’est pas le masque d’ours qui compte, mais le caractère, son être farouche, sa vertu animale, si je puis dire. Et par cette vertu animale, l’ours séduit les femmes. Alors vous avez dans quatre petites scènes la confrontation de trois mondes : le monde des hommes dits normaux, qui ont une âme apprivoisée et ennuyeuse, puis vous avez le monde des belles femmes languissantes qui rêvent d’un amant fort et plein d’instinct, puis vous avez le monde de l’ours qui est attiré par les femmes et repoussé par les hommes, qui jouit de l’amour que les femmes portent à lui et qui souffre des contraintes que la vie dans une société bien réglée lui impose. L’ours est donc une sorte de symbole des contradictions de l’homme moderne. N’oublions pas que Schwitters a écrit ce fragment en 1927.

Vous retrouvez ces éléments de 1927 sur scène où le décorateur Kony Müller a rassemblé comme pour un papier collé des lettres, des chaises et des brins de décoration. Le tout crée une atmosphère fort suggestive qui nous rappelle le cabaret dadaïste. La musique de Jost Meier s’y rattache. Il utilise des procédés de composition comme on pourrait les trouver chez Alban Berg. C’est donc une musique belle, riche, souple et élégante qui est pleine de petites arrière-pensées. Meier a par exemple composé un passage sur les notes si-bémol, la, mi, ré – ce qui donne, si l’on prend le nom des notes allemandes, le mot ours « Bär » : b-a-e-re.

La composition change souvent de rythme et demande beaucoup d’attention des chanteurs, elle ne les épargne pas. Chanter « L’ours du zoo » est donc une sorte d’exercice de maturité – et en fait, Meier a composé ce petit opéra pour une fête du conservatoire de Zurich il y a deux ans.

A Bienne, nous trouvons aussi des jeunes chanteurs qui viennent de l’atelier lyrique du conservatoire. Ils se tirent rudement bien de l’affaire, surtout le chanteur du rôle-titre, Ulrich Eggimann. Il a une belle voix, il est décontracté, il sait jouer, bref, c’est le chanteur idéal pour donner cet ours. Les autres ont des rôles moins exigeants. Mais cela permet à la troupe de donner une prestation sans lacunes, sans imperfections. « L’ours du zoo » (c’est comme ça qu’on a traduit « Der Zoobär ») vous réchauffe le cœur et vous rend heureux, si vous avez une affinité pour le mélange de l’enfantin et du subtil, mélange que recherchait le cabaret dadaïste des années vingt.

Vous retrouvez les mêmes artistes dans « Gianni Schicchi », ce petit chef d’œuvre de Puccini, et pour moi, c’était un peu le désenchantement. Les forces et les talents ont suffi pour monter Meier, mais pour donner Puccini, les exécutants manquent encore d’expérience et de travail.

Le début cependant est exquis. Quand le rideau se lève, la scène vous coupe le souffle. Devant vous, vous avez la chambre, où le riche Buoso vient de mourir. Les stores sont fermés, mais on devine la chaleur et la lumière qui règnent dehors. Alors qu’ici, dans la chambre du mort, on voit la famille, vêtue en noir, rassemblée autour du lit. Le groupement, les costumes, la lumière sont d’une telle justesse qu’on se croit dans un film de Visconti.

Malheureusement, les affaires se dégradent gentiment. D’abord, la lumière change et se transforme en éclairage de n’importe quelle scène. Puis les chanteurs sont obligés de bouger, et on se rend compte qu’ils doivent jouer des rôles qui n’ont pas été écrits pour eux, et qu’ils n’ont pas l’âge que le rôle exige. Puis ils ont leurs solos, et on entend des voix qui ne sont pas encore mûres pour chanter Puccini. Et de cette manière, l’illusion se perd. Vous êtes en face de jeunes chanteurs zélés qui suscitent votre sympathie, sans faire appel, malheureusement, à votre admiration.

Die Stimme der Kritik für Bümpliz und die Welt [-cartcount]