Adriana Lecouvreur. Francesco Cilèa.

Oper.

Marcello Viotti, Christian Pollack, Bernd Palma. Stadttheater Luzern.

Radio Suisse Romande, Espace 2, Musimag, avril 1989.

 

 

Argument

Au centre de l'opéra: vraiment la grande actrice française Adrienne Lecouvreur, sociétaire de la Comédie Française et idole de la haute société parisienne. C'est par ses interprétations des grands rôles classiques de Corneille et de Racine qu'elle s'est faite une carrière tout à fait singulière, carrière qui l'a faite entrer dans les salons, qui, au-paravent, n'acceptaient pas les comédiens. En plus, Adrienne Lecouvreur a conquis le peuple par son charme, sa simplicité et son intelligence. Elle est morte a 38 ans. Elle souffrait de tuberculose, et on présume qu'un accès de dysenterie ait mis fin à ses jours.

 

Mais puisque la cause de sa mort n'est pas tout à fait claire, les bruits ne se sont pas faits attendre. Car, comme il se doit pour une vedette, l'intrigue pullulait autour d'Adrienne. Et derrière l'intrigue, bien entendu, se cachait une femme, Mme de Bouillon qui avait en vain essayé de séduire l'amant d'Adrienne, qui n'était nul autre que le comte de Saxe.

 

Ces trois personnes, nous les retrouvons dans l'opéra. Le 1er acte nous montre Adrienne, empoisonnée par un bouquet de violettes que Mme de Bouillon lui a fait parvenir pour se venger. Et autour d'Adrienne, comme une sorte de satellite, le conte de Saxe, un ténor bien entendu.

 

Musique

On comprend qu'un tel sujet ait attiré Eugène Scribe, car il permet de jumeler le monde de l'aristocratie au monde des artistes. Et Francesco Cilèa, le compositeur, a probablement été attiré par l'idée de surpasser "La Traviata".

 

Le travail lui prend 2 ans, 1900-1902. Cilèa dispose de l'orchestre ample et riche de Puccini, et par la technique d'orchestration tout comme la manière d'évoquer une atmosphère mélancolique et rêveuse, vous retrouvez l'écriture de maître Giacomo, alors que pour les mélodies on croit entendre l'influence (en vérité tout à fait improbable) de Franz Lehár. Mais "Adriana", c'est un opéra qui se trouve entre Puccini et Lehár, donc juste au milieu entre le banal et le raffiné, le vulgaire et le sophistiqué.

 

S'il veut décrire les sentiments d'amour ou de mort, Cilèa est nettement inférieur à Verdi ou Puccini. La haine et la jalousie l'inspirent d'avantage.

 

 

Mérite de la redécouverte

Le théâtre municipal de Lucerne a affiché une première création suisse, alors qu'il semble qu'au début du siècle, l'opéra ait été donné à Genève. Mais c'est tout de même la première création de la version dite définitive qui date de 1930.

 

Mérite de cette redécouverte: élargit le répertoire. Fait entendre un opéra qui est resté populaire en Italie, alors qu'on l'a oublié ailleurs. Passe sans se heurter, car son écriture est connue depuis une centaine d'années. N'apporte donc rien de neuf ni de spécifique.

 

Mise en scène (Bernd Palma)

Pas remarquable. Se contente de mettre les gens en place ou de les faire bouger selon les exigences du livret. On pourrait donc la nommer discrète et même bonne, si elle avait su régler le jeu des chanteurs de façon convaincante. Mais vous retrouvez sur la scène de Lucerne toutes les mauvaises habitudes du mélodrame avec ses gestes artificiels et pathétiques.

 

Interprétation musicale

C'est elle qui m'a intéressé avant tout. Car la production est signée Marcello Viotti, un tout jeune chef suisse d'à peine trente ans qui vient d'entamer une carrière formidable. Hambourg, paraît-il, lui offre la création de "Madame Butterfly", et il est sollicité par quelques grandes villes allemandes qui ont besoin d'un GMD – alors qu'à Lucerne, à partir de 1990, il pourrait devenir chef titulaire de l'orchestre symphonique, la Allgemeine Musikgesellschaft. Mais voilà: c'est l'argent qui empêche Viotti à signer; il demande quelques 5'500 frs. par mois, et le comité de l'orch. symph. croit seulement pouvoir offrir 3'300 frs.

 

L'orchestre, les mélomanes et les critiques sont unanimes et demandent à la ville de prendre les rênes en main. Car Viotti est un des rares chefs jeunes qui sait inspirer son orchestre sans l'intimider, et l'appréciation de son succès est unanime.

 

C'était donc à Viotti que je m'attendais. Mais la deuxième était donnée par quelqu'un d'autre, un M. Pollack (Christian de prénom). Et avec lui, il m'a semblé que les défauts de la production que la presse avait relevés lors de la première se sont accentués. C’est-à-dire: L'orchestre a joué beaucoup trop fort. Les chanteurs étaient obligés à forcer leur voix, et au lieu d'avoir un opéra qui mérite d'être admiré par la subtilité de son interprétation musicale, j'étais en face d'une représentation qui m'a fait redécouvrir tous les défauts du vieux théâtre larmoyant.

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